Ma fille me dit qu’il faudrait que je publie davantage dans mon blogue: c’est la pandémie, tu devrais dire quelque chose, me semble, non?
Non. Du moins pas avant aujourd’hui. Certainement j’aurais des choses à dire, il y a tant de réalités qui me heurtent en cette période difficile: les CHSLD, Trump, Denise Bombardier, Richard Martineau et toute la cohorte des objecteurs de conscience sur le payroll de Quebecor, Andrew Sheer, Jean-François Roberge, feu les commissions scolaires anglophones, et j’en passe. Cependant, j’hésite. Je cherche le ton. Je ne veux pas ajouter ma voix inutilement au tumulte ambiant.
Mais, bon. J’ai choisi de faire un blogue, alors il faut que j’assume. Allons-y, advienne que pourra.
Il y a près de quarante ans, alors que je travaillais à Notre-Dame comme préposé aux bénéficiaires, j’apprenais qu’on n’avait pas le temps, dans les hôpitaux, de faire en sorte que les repas de nos aînés puissent se dérouler dans la dignité. On devait prendre le repas entier (plat principal, dessert et liquide ou soupe, pour ajuster la texture), mettre ça dans une seringue à gavage et pousser le tout dans le trou approprié, le plus rapidement possible. Je trouvais ça épouvantable. J’ai également constaté, sur un autre étage, que les patients de l’urgence psychiatrique qui, hier à peine, décompensaient, attachés sur leur civière ou contenus chimiquement, pouvaient se retrouver aujourd’hui sur le trottoir, presque devant ma porte, à quêter pour une dose. Quelques années plus tard, pendant ma maîtrise, j’ai vu des parents d’enfants lourdement handicapés se battre pour avoir du répit et pour que les services nécessaires à l’intégration de leur enfant à leur famille dans des conditions un tant soit peu acceptables puissent être disponibles. Je trouvais ça inadmissible. Encore quelques années plus tard, maintenant prof au primaire, j’ai vu comment les ressources en soutien aux enfants négligés faisaient cruellement défaut, la DPJ ne pouvant intervenir que lorsque l’intégrité physique de l’enfant était compromise à très court terme. Ça me révoltait.
Désinstitutionnalisation. Intégration. Inclusion. Que de belles idées qui mènent pourtant à des situations intenables pour les bénéficiaires depuis tant d’années. Pourquoi? Quel est ce système de merde qui n’arrive pas à desservir convenablement, humainement, ceux et celles qui en ont le plus besoin?
Alors que la pandémie en cours met en lumière ces déficits chroniques de notre filet social dans la prise en charge de nos aînés, dans la protection de nos enfants et, plus largement, dans le soutien aux personnes les plus vulnérables, nous cherchons des coupables, entre autres moyens par le truchement de nos médias. Quel ministre, quel fonctionnaire, quel gestionnaire a fermé les yeux, nous a caché tous ces drames se déroulant pourtant si près de notre regard collectif. Surement Barrette et sa réforme maudite, peut-être Couillard ou Courchesne et leur obsession du déficit zéro, certainement Bolduc, probablement même Parizeau ou Bouchard, économistes sans âme. Et Bourassa, oui, Bourassa, cet impénitent bouffeur de hot-dogs, assurément qu’il figure parmi les coupables de notre incurie systémique, comment pourrait-il en être autrement? À moins que ce ne soit Trudeau, père ou fils, ou tous ces fédéralistes à la con qui nous ont empêché d’être véritablement maîtres chez nous…
Cher ami lecteur, je crois plutôt que la faute est tienne. En fait, elle est nôtre. Je vais t’expliquer.
Réglons d’abord le cas de nos amis politiciens. Personnellement, je les aime bien, précisément parce qu’ils ont fait le choix de l’action politique; ils ont voulu le pouvoir. Et le pouvoir, c’est bien, non? Le pouvoir de changer les choses, d’améliorer la société, de faire progresser le système. Il est assurément mieux d’avoir le pouvoir que le contraire, cela me semble évident. Aussi, pour avoir côtoyé des politiciens pour une bonne part de ma vie active, je n’ai jamais vu un politicien mal intentionné. Même le bon docteur Barrette, dont la réforme du système de santé a tant été décriée, a sincèrement souhaité améliorer ce système pour le bénéfice du peuple, aucun doute là-dessus. On peut prétendre qu’il n’y est pas arrivé, bien sûr, mais on ne peut mettre en doute l’intention initiale ni affirmer qu’avant la réforme Barrette, tout allait bien et que rien ne devait être changé. Ce serait vraiment de la mauvaise foi de ta part, cher lecteur. Aussi, parce que tu refuses ou que tu dénigres l’action politique, dénigrant par la même occasion la prise de parole ou le débat social, la faute est un peu tienne, déjà.
Ta faute, notre faute, est plus vaste. Je t’en parlerai demain, car je sais mon texte trop long déjà.