Je te disais hier, cher lecteur, que nous étions tous en faute pour les situations déplorables qui concernent l’état de notre filet social et la façon dont nous traitons, collectivement, les personnes les plus vulnérables parmi lesquelles nos aînés, nos enfants dont le développement est compromis par une situation de maltraitance ou les personnes dont l’équilibre psychique est précaire. Je sais que c’est un peu raide; je m’en excuse, mais cela demeure pour moi un fait.
Il faut dire à notre décharge que l’être humain est proche parent de la licorne, chimère arc-en-ciel que nous avons créé pour nous faire croire que ça va bien aller, et ce à maints égards. D’abord, nous aimons croire aux miracles: nous espérons gagner le gros lot pour régler nos dettes; nous sommes convaincus qu’une liposuccion ou qu’une rhinoplastie aurait un impact déterminant sur notre estime de soi; nous parlons aux dés pour qu’ils nous obéissent; nous prions pour qu’une Force Supérieure veille sur nous. Tous ça nous aide, du moins je le présume, à penser que les changements de structures pourraient régler des problèmes fonctionnels chroniques et qu’ainsi, par exemple, des coupures pourraient être opérées aux budgets des systèmes sociaux sans compromettre la qualité des soins qu’on y prodigue ou des services qui y sont offerts. C’est ainsi que de nombreux électeurs, pas plus tard que l’an passé, ont été amenés à croire que l’abolition des commissions scolaires et leur transformation en centres de services scolaires allaient mener à une amélioration sensible des conditions d’apprentissage, d’enseignement et de gestion dans nos écoles, tout en permettant l’ajout de ressources par le biais des économies escomptées. Des licornes, te dis-je!
Précisons ici que je ne porte aucun jugement sur la décision du ministre Roberge: il serait fallacieux de prétendre que la structure ou que la gouvernance de notre système scolaire à l’heure des commissions scolaires d’avant le projet de loi 40 fonctionnait à merveille. En outre, ses intentions sont certainement nobles, tout comme celles du bon docteur Barrette. Rappelons simplement l’état pitoyable de certaines de nos écoles, la dépréciation sociale du métier d’enseignement, la désuétude des systèmes d’information pédagogique ou de gestion scolaire, ou encore les défis bien réels que comporte la scolarisation de nos élèves « polypoqués » dont on ne reconnait pour fins de financement que le handicap le plus « payant ». Il faut néanmoins dire, et c’est là l’essentiel de mon propos, que les modifications aux structures comportent généralement plus d’inconvénients que d’avantages à court terme. Pour ce qui concerne le moyen ou le long terme, les modifications structurelles mènent à des états fonctionnels différents, plus performants qu’avant à certains égards, similaires à d’autres égards. Les nouvelles structures mènent surtout, malheureusement, à de nouvelle failles qu’il faudra éventuellement colmater, par régulation ou, au pire, par de nouveaux changements structurels.
Pour illustrer, je vais te parler, cher lecteur, de mon ancien employeur, une grande commission scolaire au centre d’une grande ville au sud de Trois-Rivières. Par sa mission, par les caractéristiques des élèves qu’elle dessert et par la visibilité qui découle du volume de ses activités, cette entité administrative démontre des besoins importants; aussi, les fonds qui lui sont alloués arrivent rarement à suffire au comblement de ces besoins. Il en a résulté, au fil des ans, des tensions récurrentes entre les gestionnaires des services centraux et ceux des unités fonctionnelles, de même qu’entre l’administration locale et les représentants nationaux des bailleurs de fond (c’est toi, ça, le bailleur de fonds). Conséquemment, cette organisation a été victime au cours des vingt cinq dernières années de quatre transformations structurelles majeures. Elle a également fait l’objet d’au moins quatre analyses fonctionnelles réalisées par des partenaires externes prestigieux, dont KPNG, PWC et RCGT, et ce au cours des dix dernières années. On lui a dit de se transformer en centre de services. On l’a convaincue de mettre en place des centres d’excellence. On l’a fortement incitée à se doter d’un bureau de projet pour soutenir sa transformation. Parallèlement à tous cela, c’est-à-dire sans lien de cohérence avec les efforts déployés localement, le législateur a procédé au moins trois fois à des modifications significatives au cadre légal qui balise les rapports entre le « central » et les établissements scolaires, introduisant par exemple le concept de subsidiarité, ces modifications ayant toutes eu un impact significatif sur la gestion budgétaire et la gouvernance des écoles.
Avez-vous deviné le résultat de ces efforts? Surtout, sais-tu où est notre faute, la tienne et la mienne, dans tout cela? On en reparle demain.