Si tu me connais, tu sais probablement que je ne suis pas très ballade, encore moins ballade franco, mais je fais cette exception notoire pour Daniel Lavoie, surtout cette chanson magnifique sur le temps qui passe et qui ne nous offre pas, en compensation, les certitudes qu’on voudrait tant détenir; d’où le titre de cette chronique que je t’ai faite en quatre temps
Oh! les grandes pensées c’est enrichissant
Ça passe le temps
C’est bien amusant mais c’est pas payant
Si c’est pas payant c’est qu’tu perds ton temps
C’est presque gênant d’en parler
Aussi, cher lecteur, sache que je ne dispose pas de LA solution. Je ne suis qu’un très très jeune retraité en léger surpoids, qui s’occupe de sa famille élargie, qui te veut du bien et qui réfléchit sur ce qu’il voit et entend.
Donc, notre problème, c’est d’abord qu’on ne veut pas payer pour ce qu’on veut avoir. Imagine un parti politique qui nous dirait: Nous reconnaissons l’imposant déficit d’investissement qui fait en sorte que nous ne pouvons prendre soin adéquatement de nos citoyens les plus vulnérables. Nous avons vu, au fil des ans, toutes ces réformes qui devaient régler les problèmes liés à ce devoir collectif que nous nous sommes donnés par devers nos aînés, nos enfants et ceux d’entre nous qui requièrent notre soutien et nous ne pouvons que constater notre échec. Aussi, nous vous proposons d’abord un réinvestissement massif de l’État, lequel sera financé par une augmentation significative des taxes et des impôts. Ce réinvestissement permettra de mettre en place l’ensemble des mesures qui avaient été promises par les différents gouvernements avant nous pour que chaque citoyen dans le besoin puisse bénéficier d’un soutien adapté à sa situation. D’autres mesures devront suivre, lesquelles seront déterminées au terme d’une réflexion collective réunissant l’ensemble des acteurs concernés, dont vous, chers électeurs. Nous saurons ainsi jusqu’à quel point vous souhaitez contribuer aux solutions que nous aurons identifiées ensemble et nous pourrons convenir de moyens concrets de mieux assumer nos devoirs collectifs. Voterais-tu pour ce parti? Je ne crois pas, surtout si l’un de ses concurrents dispose d’un programme comportant des solutions concrètes pour plusieurs problèmes qui te concernent, à coût constant ou, mieux encore, s’il te soumet des propositions incluant des économies d’échelle, des mesures d’optimisation, une réduction de la taille de l’état ou une diminution significative du nombre de gestionnaires; bref, n’importe quoi pour maintenir ton pouvoir d’achat, pour te préserver d’un investissement personnel accru et, surtout, pour que des coupables puissent être identifiés si la chose qu’on te propose fait éventuellement patate.
La vérité, selon ma toute petite opinion, c’est que tant les politiciens que la population en général ont rarement voulu reconnaître que nos ambitions collectives requièrent d’abord des investissements à leur hauteur. On ne peut simplement pas faire ce qu’on peut avec l’argent qu’on a et réussir à répondre adéquatement à tous les besoins, sauf évidemment si l’argent disponible permet de couvrir tous les besoins! Lorsque cette condition n’existe pas, les investissements consentis ne mèneront qu’à des semi-réussites, qu’à des solutions partielles et, surtout, qu’à des dilemmes déchirants entre des services adaptés au plus grand nombre et des services de pointe pour les personnes qui démontrent les besoins les plus importants. Après quelques années d’implantation, tant l’opinion publique que les gestionnaires ou encore la classe politique constateront les lacunes des services que nous aurons mis en place. Les frustrations des intervenants, des bénéficiaires et des syndicats et associations les représentant se feront également entendre devant ces lacunes et leur impact bien réel sur les conditions de travail ou de soutien. On entrera alors dans une phase de régulation, de restructuration ou de transformation, qui comportera peut-être, avec un peu de chance, des réinvestissements ponctuels à la hauteur des moyens dont disposera l’état à ce moment. Il en résultera probablement des modifications à l’écosystème du service, un changement de structure, une réforme: quelques services bénéficieront d’améliorations sensibles, alors que certaines expertises devront être reconstruites, et que des acteurs perdront leurs repères et devront se réapproprier les voies d’accès ou les procédures associées au service à donner ou à recevoir. Au global, nous cheminerons encore une fois vers une autre transformation ou réforme, avec sensiblement les mêmes résultats, ad nauseam et ad vitam aeternam.
Maintenant, je t’entends déjà dire qu’on ne peut pas simplement injecter de l’argent pour tous les problèmes qui l’exigent. Je suis entièrement d’accord avec toi: je sais bien, ton capital et le mien doivent être utilisés à d’autres fins, on doit participer à l’économie, ton salaire et ma retraite doivent générer des revenus et, par la même occasion, des taxes et impôts, requis pour les services qu’on demande. En outre, on aime ça, consommer! Par ailleurs, il existe des limites bien réelles à l’endettement, autant collectif qu’individuel. Nous n’avons pas vraiment le choix de participer au macrosystème économique mondial et de soumettre nos finances à ceux qui établissent notre cote de crédit. De toute manière comme je te disais que je ne crois plus aux changements de systèmes, je perdrais donc toute crédibilité si je réclamais de tels changements!
Bon… C’est là que ça se corse…
Nous venons, toi et moi, de réaliser que nous ne pouvons pas, tout, simplement, disposer du beurre et de l’argent du beurre. Tu ne pourras pas régler les problèmes liés à l’hébergement des aînés, ni tous les autres problèmes sociaux qui concernent nos semblables les plus vulnérables, sans qu’il t’en coûte, et moi non plus. Ça ne pourra pas arriver sans investir.
Alors elle est où, LA solution?
Honnêtement, je ne sais pas. Ce que je sais, toutefois, c’est qu’il nous faudra d’abord réfléchir à ce qu’on veut vraiment, et identifier des consensus quant au niveau minimal de service attendu, et ce en termes très concrets: si on applique ce raisonnement au problème du soutien à nos aînés en perte d’autonomie, il nous faudra définir, entre autre choses, combien de bains à donner, quels environnements de vie à offrir, quels services spécialisés à proposer et à qui, quelles formules d’hébergement à prioriser, quelle bouffe servir, et ainsi de suite. La deuxième étape sera certainement plus importante encore: il s’agira de déterminer quel investissement nous consentirons pour que tous les services que nous aurons défini puissent effectivement être offerts. Bien sûr, je parle de fonds publics, de même que des contributions des clients qui existent déjà: si tu ne le savais pas. il y a un loyer à payer pour vivre en CHSLD ou dans une autre sorte d’hébergement public ou privé, et c’est pas mal plus cher qu’un deux et demi dans un bloc sur Henri-Bourassa! Toutefois, il n’y a pas que ce genre d’investissement qui compte: il faut considérer le rôle des aidants naturels, notamment les efforts consentis pour le maintien à domicile, de même que le rôle des aidants communautaires. À cet égard, j’aimerais bien entendre ce que nos jeunes ont à dire sur le rôle qu’ils pourraient jouer en soutien à leurs aînés. Cet enjeu me trotte en tête depuis les manifestations pro-environnementales du printemps dernier: comment pourrait-on capitaliser sur cette envie de mobilisation de nos enfants; ne pourrait-on pas leur offrir une plateforme pour explorer, voire exploiter, leur envie de changer le monde? Il y aurait certainement à réfléchir là-dessus également: emplois d’été ou projets personnels subventionnés, service du travail obligatoire? Autre chose?
T’inquiète, je vais conclure. Si tu veux qu’on règle une fois pour toute le problème de nos aînés en perte d’autonomie, il te faudra investir. En argent. En temps. En énergie. En créativité. Surtout, il faudra que tu cesses de te contenter de formules toutes faites et que tu refuses de croire aux licornes. Je sais que tu voudrais tant y croire, mais je t’assure: elles n’existent pas.
Applique cette formule aux divers enjeux qui concernent l’inclusion des êtres humains autour de toi qui requièrent un soutien de ta part et peut-être arriveras-tu, avec tes semblables, à changer le monde, ton monde, pour le mieux, sans devoir en changer les structures.