Pour en finir avec les opinions

Pauvre Horacio, tout de même.

Ça m’a vraiment touché, il y a quelque temps, de voir le bonhomme, sincèrement ému, nous dire le désarroi qu’il éprouvait devant tous ces morts constatés quotidiennement, ou encore forcé de s’excuser, presque couché à terre, d’avoir osé avoir eu du fun à dansotter un petit rap avec son kit yo de quinquagénaire. J’aime bien son masque harmonisé à sa cravate, ses bretelles blanches sur chemise à la Colonel Sanders, ou encore ses boutons dorés sur manchettes visiblement empesées, presque un emprunt à la garde-robe de Don Cherry. J’aime aussi, par ailleurs, croire qu’il s’agit d’un être authentique, dont le personnage ne peut s’extraire de la personne.

C’est mon opinion. Je sais, cher lecteur, que tu pourrais bien être en désaccord. Peut-être même revendiqueras-tu le droit de dénoncer haut et fort la désinvolture de cet irrévérencieux personnage à chacune de ses maladresses. Tu le peux assurément, et tu disposes des outils pour le faire: Twitter, si les mots te manquent, Facebook, si tu es old school quant à tes médias sociaux ou encore un blogue, si tu as le verbe ample et la prétention d’avoir un discours, une pensée ou un angle digne d’intérêt (ceci est une attaque délibérée dirigée vers ton humble serviteur). Les voies pour s’exprimer sont multiples et personne ne nous encadre concrètement. Il n’y a pas de petite voix au bout du clavier pour nous restreindre dans nos élans. L’éditeur est mort, vive l’éditeur…

On a des opinions sur plein de choses: la météo, la musique, l’actualité, nos politiciens, le prix de l’essence, les animaux de compagnie, et tutti quanti. Ces opinions contribuent à nous définir comme personne. Elles forment notre référent culturel et participent à notre identité. Cependant, il faut savoir que ce référent ne définit que nous, et personne d’autre. Aussi, il importe de savoir qu’aucune opinion n’est vérité, même si elle prétend s’appuyer sur la connaissance d’un sujet. Il faut savoir que la science se construit sur le doute. Il faut aussi savoir que la raison de l’un est parfois la déraison de l’autre.

Comment, alors, contrer la bêtise se voulant opinion? Comment arrêter de dire n’importe quoi?

À lire les réseaux sociaux et à entendre certains des plus disjonctés de nos politiciens et de nos personnages publics, dont certains, tels Richard Martineau (qui vient justement de publier une odieuse éloge à la bêtise), croient vraiment aux merdes qu’ils émettent, à un tel point qu’ils réussissent à convaincre des éditeurs de leur donner une tribune, il n’y a plus rien à faire. Les flots continus de scories verbales font maintenant partie de notre environnement, virtuel comme vrai. Cependant, je refuse de baisser les bras. Il me faut donc des solutions.

Première solution: dictature et contrôle de la pensée. Je sais, c’est un peu extrême, mais pour autant que le dictateur soit moi, et nulle autre personne, je crois que ça pourrait marcher. Bien sûr, il me faudrait le concours d’un appareil répressif qui me soit absolument fidèle, mais au moins, il n’y aurait plus d’opinions qui me heurteraient. Comme je doute de la faisabilité de cette ultime solution, que d’autres ont d’ailleurs tenté de mettre en place sans trop de succès, il me reste une seconde solution, qui pourrait mener, du moins je le crois, à des résultats heureux: il s’agirait de me débrancher de la télé, des journaux et d’Internet, et de faire semblant que rien n’existe de ces opinions qui me brûlent les tympans (entre autres orifices). Faisable, mais je me punirais de ne pouvoir te parler et je ne pourrais plus jouer à Candy Crush, alors il faut que je trouve autre chose…

Sérieusement, j’ai un truc à te proposer. Ça ne réglera pas tout, mais ça pourrait aider à ce que nous fassions ensemble quelques pas vers des opinions qui nourrissent davantage qu’elles ne blessent. C’est ma blonde, sage femme entre mille malgré son goût douteux pour le choix de ses conjoints, qui m’a inspiré pour ce truc. Il s’agit de s’imposer un délai de 24 heures entre l’écriture et la rédaction de tout commentaire ou opinion qui pourrait comprendre un jugement. C’est simple: on écrit, on sauvegarde en brouillon, on s’en va faire un gros dodo, on prend son café, on mange un brin, on fait ce qu’on fait d’habitude et quand arrive la fin du délai, on regarde l’oeuvre de la veille et on se pose quelques questions:

  • Ai-je vraiment envie de publier ça?
  • Est-ce que c’est ce que je pense vraiment?
  • Est-ce qu’il y a une quelconque utilité à ce que je souhaite publier?
  • Est-ce que je vais blesser quelqu’un si je publie ce que j’avais écrit hier?

Selon les réponses obtenues aux quatre questions (et tu peux en ajouter d’autres, il n’y a aucun mal à prolonger une réflexion visant à contrer la bêtise), tu pourras choisir de publier ou non.

Libre à toi d’utiliser. Personnellement, c’est ce que je ferai à partir de maintenant. Promis!

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