Résumons la situation: j’ai un bébé Boxer, il est adorable mais harassant (comme tous les bébés Boxers), j’en ai plein les bottines et je finis par péter ma coche devant femme, enfants et bête, déclenchant de ce fait, outre le spectacle navrant de mon intolérance envers la gent canine en croissance, une micro-panique familiale. Comme je suis malgré tout un être relativement raisonnable, je finis par me calmer, modérant mes griefs pour ne retenir que les suivants: primo, j’ai besoin d’un coup de main pour prendre en charge les petits et grands besoins de bébé Léo; secundo, tant qu’à faire, le petit coup de main pourrait s’étendre à d’autres sphères de la vie domestique: lavage, ménage, préparation des repas et autres charges à ma solde. Non, mais c’est vrai, quoi, c’est pas parce que je suis toujours à la maison que je deviens la boniche de service! Tertio, et c’est là que les choses se corseront, j’ai besoin de temps à moi. Aussi, comme fistons et femmes de la maison ont d’autres chats à fouetter, ça nous prend une garderie, une gardienne, peu importe, n’importe qui de minimalement fiable pour que bébé requin puisse, une fois par semaine, vivre sa vinaigrette extra domum et afin que je puisse, enfin, faire avancer le plan quinquennal des projets à conclure ou amorcer pour mieux structurer ma vie et mon environnement: rénos, travaux et autres cossinages utiles ou inutiles mais qui me plaisent. Tout le monde en convient, les engagements sont pris, l’harmonie tant familiale que canine pourra ainsi s’exprimer de nouveau.
Je pars donc à la recherche d’un asile pour mon chien fou, mais adorable, surtout quand il dort. Je tombe par hasard sur un petit commerce non loin de la maison qui offre, outre le toilettage, la possibilité d’un hébergement dans un contexte qui me parait familial: petite place, intervenante super sympa qui se laisse faire pipi dessus avec un sourire d’amour inconditionnel adressé à mon Léo stressé, offre de service honnête pour un bon prix; bref, ce que je cherchais. Avec l’approbation de ma douce, j’y retourne quelques jours plus tard pour un toilettage et un hébergement de cinq heures. Fin de l’histoire, tout le monde est heureux, non?
Non.
8h30: j’arrive au commerce. Je me fais précéder prestement par une dame portant dans ses bras un molosse visiblement exalté, que je laisse passer. Lorsque la dame sort, sans son chien, j’entre avec Léo, je conviens des services à lui rendre et j’annonce un retour à 15h. Pas besoin de fiche à remplir, semblerait-il, pourvu que je ne revienne pas en retard. Ah, bon. Avant de repartir, je revois la face du chien de l’autre dame, l’air tout aussi exalté, et ses pattes juchées en bordure de la demi porte qui sépare son enclos de l’aire de toilettage. Il a pas l’air commode, lui, que je me dis, et je quitte pour ma journée à moi, enfin.
9h: pendant que je retrouve mon domicile, Léo reçoit ses premières attentions de la toiletteuse, devant les yeux exorbités du gros chien fou, toujours derrière sa barrière. Du moins c’est que j’imagine, de même que la suite, car je n’y étais pas.
9h01: le gros chien fou n’en pouvant plus de voir un inconnu câliné par sa belle toiletteuse, saute la barrière et agresse Léo sans autre forme de procès. Il exécute d’abord une franche morsure à la patte, puis, coup souhaité de grâce, le molosse agrippe de sa gueule mon pauvre pitou par la mâchoire et serre de toutes ses forces. Panique générale, efforts désespérés des uns et des autres pour séparer l’agresseur de sa victime, cris, effroi. La pauvre toiletteuse arrive enfin à libérer Léo du truand. Sa gueule saigne abondamment. La proprio, cette conne, tente de soigner Léo, lui donne des biscuits malgré que sa gueule pisse le sang pour vérifier que tout va bien, posant les premiers gestes requis pour que toute cette histoire ne puisse être perçue que comme un incident sans conséquence, que voulez-vous, ce sont des chiens après tout, ces choses-là arrivent, même entre bonnes bêtes.
9h30: la gueule de Léo saigne toujours, il devient évident que l’intervention d’un vétérinaire est nécessaire, mais personne n’a mes coordonnées. La proprio prend sur elle, enfin, le transfert de mon chien à une clinique, qui prodigue les premiers soins en attendant mon autorisation pour poser les gestes cliniques nécessaires.
14h45: journée productive, mais il faut bien que je récupère mon beau Léo. Je pense y aller à pied, mais n’ayant pas trouvé de sac à merde requis pour le périple et voyant le temps avant 15h s’écouler irrémédiablement, je me résous à emprunter le camion de la douce. Arrivé au salon, je m’annonce. La jeune fille tout de rose vêtu qui me reçoit devient vermeil et balbutie qu’il est arrivé quelque chose avec Léo et qu’elle doit quérir la proprio. Je m’imagine une griffe coupée trop court, au pire un problème dans le comportement de Léo qui requerrait une attention de ma part. Tout de même, dans ce bref instant d’attente, s’instille dans ma tête, plutôt dans mon ventre, autre chose. Je le sens, je tente de le réprimer mais c’est trop fort, la chose s’installe.
15h: j’apprends de la propriétaire du salon de toilettage toute la sale histoire. Je pose des questions, révisant calmement le fil des évènements et réprimant comme il se doit les sentiments violents qui cherchent à guider ma conduite, et que je me rends à la clinique pour m’enquérir davantage de l’état du pauvre Léo. Tout du long, la chose grandit en mon ventre, finit par occuper tout l’espace de mon ressentir et me parle: tu vois, c’est ta faute. tu voulais t’en débarrasser, de ton chien, ben ça va peut-être arriver. T’es content? Ça t’apprendra à dire ce que tu as dit, à penser ce que tu as pensé, tu es bien puni. Assume, maintenant! J’apprendrai, au cours des heures qui suivront, l’ampleur du châtiment. Léo souffre d’une double fracture de la mâchoire, plus précisément la portion la plus profonde de la mandibule, après ses dents. La blessure requiert une série d’interventions qui ne peuvent être réalisées qu’en centre vétérinaire spécialisé. Le pronostic est bon mais les conséquences à court terme seront importantes: convalescence de dix semaines lors de laquelle la gueule devra être maintenue fermée, d’abord par un ingénieux système de boutons (voir photo) et de fil, puis par une muselière. Le port du collet élisabéthain sera par ailleurs de mise pour toute la durée du rétablissement, de même qu’une série de gestes devront être posés selon l’évolution des choses: antibiotiques pour soigner une infection de la plaie à l’intérieur de la gueule, nourriture molle à grands frais, soins pour une dermatite au museau jusqu’au duck tape à motif psychédélique pour la réparation des collets qui absorbent mal les coups et pressions d’un boxer exaspéré par toutes ces contraintes qui l’empêchent de mordiller jouets, os et branches.

Léo en est à la neuvième semaine de sa convalescence. Dans quelques jours, la chirurgienne dentiste procèdera à l’enlèvement de l’atèle placé dans sa gueule et qui maintient la fracture en place. Nous verrons alors enfin si Léo pourra continuer sa vie de chien sans entrave ni séquelle. J’aurai appris, par ailleurs, à quel point je suis encore conditionné par mon éducation chrétienne et comment cette image d’un dieu qui me surveille et qui me punit pour les manquements que j’aurai commis m’habite toujours. Il est donc grand le mystère de la foi, même quand on l’a perdue.