L’évaluation, ça m’énerve. Depuis toujours… Attention, ami lecteur, je te concède que l’évaluation des apprentissages constitue une préoccupation essentielle de l’éducateur soucieux de la progression de ses élèves. Assurément, il lui faut observer, documenter et, si nécessaire, formaliser ses impressions pédagogiques pour définir la situation de l’apprenant par rapport aux attentes à son endroit. Y’a des tas de livres sur la choses, et des gens beaucoup plus savants que moi qui en ont écrit tout plein, alors je ne m’attarderai pas… Je dirai seulement que dans l’acte d’enseigner, il y a nécessairement une préoccupation d’évaluation. J’en ai plutôt contre la somme des énergies consacrées, dans la classe et au sein du système scolaire, aux épreuves ministérielles, institutionnelles, locales ou maison, peu importe; surtout, je réprouve les véritables intentions qui motivent les parties impliquées. Je t’explique. Ce faisant, je caricaturerai, tu t’en doutes. Faudrait pas que tu me le reproches, tu sais très bien que tous les humains sont différents et que leur pensée est éminemment complexe et, surtout, unique. Je pense, toutefois, que tu me comprendras sur le fond. Si ce n’est pas le cas, tu ne m’en voudras pas, je l’espère. Tu sais, les retraités sont parfois des vieux croutons forts en gueule, il faut les excuser, ils n’ont rien d’autre à faire et aucun patron ne les encadre.
Tout commence par l’obligation de produire un bulletin, outil formel de communication concernant le cheminement scolaire de l’élève. C’est là, malheureusement, que l’évaluation revêt une dimension politique, la valeur inscrite au bulletin permettant d’abord un ordonnancement des élèves par rapport à la moyenne, donc un jugement sur la valeur relative de chacun d’entre eux, La note au bulletin doit ensuite être étayée par des preuves tangibles, incontestables, du jugement professionnel du prof, ce qui suppose des instruments de mesure produits explicitement à cette fin. Bref, la perception du prof quant à l’évolution de son élève doit devenir réalité objectivable et, surtout, incontestable, via une note, un portfolio, des examens… Du moins, c’est comme ça que l’évaluation est vue par bon nombre de parents. Ainsi, l’interaction parent-prof autour de l’évaluation de l’élève devient un exercice de démonstration, voire une lutte de discours. Les parents de l’enfant qui réussit bien voudront une réponse à leur angoisse de performance: pourquoi mon enfant n’a pas 100%? D’autres voudront questionner les méthodes d’enseignement pour justifier le piètre résultat de leur jeune: vous devriez donner moins de devoirs et plus d’attention à mon enfant, il aurait de meilleures notes… Pendant ce temps, personne ne consacre d’énergie au soutien pédagogique.
Ensuite, la construction de la note au bulletin fausse la relation pédagogique. L’élève comprend rapidement ce qui compte et ce qui ne compte pas et dirige ses énergies en conséquence. Le prof s’adapte en donnant des points bonis, en imposant des quiz éclairs et en multipliant les circonstances qui mènent à un résultat chiffrable pouvant être pris en compte dans le calcul de la note à l’étape. De cette manière, l’arithmétique se substitue au jugement pédagogique et permet une reddition comptable quant aux apprentissages de l’enfant. Dans cette pratique, on cherchera en vain la réflexion sur le développement des compétences de l’apprenant.
L’aspect le plus débile du bulletin au secondaire, remercions Madame la Ministre Courchesne pour cette merde consacrée, est la pondération des résultats obtenus en cours d’année pour l’obtention de la note cumulative. Ainsi, un élève qui aura échoué sa première étape ne pourra jamais gommer cet échec, même si une épreuve sommative établit sans conteste que tous les contenus et que toutes les compétences visées sont acquises, après que l’élève ait déployé les efforts nécessaires pour comprendre ce qu’il n’avait pas compris auparavant. Cette vision archaïque de la mesure des résultats scolaires, résultante d’une représentation sociale du bulletin que ladite Ministre n’a pas souhaité confronter, a eu un effet désastreux sur le renouveau pédagogique au secondaire. C’est ainsi que les changements au programme d’études au secondaire ont profité davantage aux éditeurs scolaires qu’à la réussite des élèves.
Bon… on fait quoi, maintenant?
Ça, c’est ton problème. Commence par réfléchir à tout ça, s’il te plait. Tu verras après, et tu feras ce que bon te semble. Essaie seulement de faire en sorte que tes positions fassent sens au regard de la réussite des enfants qui te sont confiés comme parent, comme prof ou comme Ministre.
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