Tu connais probablement cette analogie de Carl Sagan, tu sais celle où on condense l’histoire de l’univers, soit ses quelques 14 milliards d’années, en un seul an. Cette analogie permet de bien comprendre la séquence des évènements ayant mené au monde tel qu’on connait aujourd’hui et, surtout, l’importance relative des évènements ayant ponctué cette histoire. En guise de rappel, ou si tu ne sais pas de quoi je parle, les évènements suivants:
- L’univers apparait, le fameux big bang, le 1er janvier à minuit;
- Quelque part autour du 12 mai, notre Voie lactée prend la forme de spirale qu’on lui connait maintenant;
- Pas mal plus tard, soit vers le 2 septembre, on peut dire que notre système solaire prend sa place et sa forme actuelle, une petite étoile entourée de huit planètes, d’une grosse roche et de quelques ceintures de débris, quelque part au bout d’un des bras de cette Voie lactée.
Selon cette analogie, la Terre n’a donc que quatre mois. Sagan poursuit l’analogie en s’attardant à l’évolution de la vie sur cette jeune planète:
- La vie, unicellulaire, se pointe enfin le nez le 9 septembre: virus, spores et bactéries sont alors les rois du monde, faute de sujets;
- Les organismes pluricellulaires ne font leur apparition que deux mois plus tard, soit au début de novembre, et grossissent, grossissent…;
- Les dinosaures apparaissent à Noël, après un gros mois et demi d’évolution fulgurante du vivant, pour disparaitre quelques jour plus tard, quand le cosmos a réalisé qu’ils n’étaient pas un cadeau; en fait, c’est au matin du 30 décembre qu’un météorite percute la Terre, annihilant les grands dinosaures.
Homo Sapiens Sapiens, c’est-à-dire toi et moi et notre gros cerveau, n’apparaissent sur Terre que vers la fin du Bye Bye, le 31 décembre à 23h48. Comme il est encore un peu lent, il n’invente l’écriture qu’à 23 heures, 59 minutes et 47 secondes. C’est ainsi que toute l’histoire de l’humanité tient dans les douze ou treize dernières seconde de l’année de vie de l’univers. Le vingtième siècle n’aura duré que 0,2 secondes, alors que tout petit moi n’existe que depuis 0,1 seconde. Il est ainsi tout à fait probable que dans une demi seconde cosmique tout au plus, il ne restera aucun souvenir ni trace de mon passage sur cette Terre, sauf si les politiques de sauvegarde de WordPress sont telles que je demeurerai accessible sur serveur… C’est dire que notre vie, si importante à nos yeux, ne représente qu’un vulgaire sixième de seconde à cette échelle cosmique. 0,16666 secondes qui nous verrons naitre, grandir, apprendre, entreprendre une carrière, fonder une famille, créer une œuvre, peut-être, rire, pleurer, aimer, vieillir, souffrir, toutes choses insignifiantes à l’échelle cosmique mais si importantes alors que nous les vivons, dans ce présent qui n’a rien de la poussière sidérale qu’il est, pourtant.
So what, diras-tu?
Tu as bien raison. A priori, il n’y a rien à tirer de cette analogie sauf un petit mal de tête qui affligera quelques arithmophobes parmi mes chers lecteurs; je m’en excuse déjà. On pourrait aussi dire que l’humanité n’est pas grand chose, malgré la haute estime qu’elle exprime d’elle-même. Les plus alarmistes d’entre nous constateraient par ailleurs que ça aura pris 0,3 secondes à l’homme moderne pour bousiller un bon deux mois d’ouvrage de l’univers, à moins qu’on utilise les prochaines millisecondes devant nous pour corriger radicalement notre comportement par rapport à la planète. Personnellement, j’ai toujours cette analogie en tête: elle ne m’angoisse pas; plutôt, elle m’apaise, me rappelle d’abord que rien de ce qui m’arrive n’est n’est si grave et que rien de ce que j’entreprendrai n’aura de véritable impact à l’échelle cosmique, ni même à l’échelle géologique. Je n’y arrive pas toujours, mai j’essaie aussi, par ma consommation, par mon rapport à autrui ou par mes choix de vie, de faire en sorte que mon espèce voudra que sa présence dans l’Univers puisse un jour être signifiante et, surtout, positive.
P.S.
Je ne remercierai pas Carl Sagan pour la référence, puisqu’il est mort depuis déjà 0,06 secondes. Je citerai tout de même ma source, l’excellent article de Pierre Barthélémy, publié sur le Monde en 2017.