Le discours que Justin ne fera pas

Tu sais, lecteur assidu, je n’aime pas les discours: ils sont trop souvent remplis de mots et vides de sens. Cependant, devant l’urgence du moment, je me permets de suggérer à notre grand gourou national ces quelques phrases, avec l’espoir sincère, quoique certainement futile, qu’il pourra les emprunter en tout ou en partie.

M. Trudeau, c’est pour vous, libre de droit, Creative Commons By 4.0, comme on dit. Je commence:

Ami.e et citoyen.ne canadien.e qui manifeste dans les rues de nos grandes villes et qui réclame la fin des mesures sanitaires mises en place selon les consignes des élu.e.s qui vous gouvernent, je souhaite aujourd’hui te parler le plus directement possible. Aussi, je te tutoierai. Je sais qu’on ne se connait pas, mais quand même, j’aimerais que tu sentes que c’est vraiment à toi que je parle, d’être humain à être humain.

Je vais d’abord te dire que moi aussi, j’en ai plus qu’assez de cette maudite pandémie et de toutes ces restrictions qu’on nous impose. Pour tout dire, je ne connais personne qui ne souhaiterait pas que tout redevienne comme avant, maintenant, et qu’on efface toute trace de ce virus qui nous accable. Toi, tu prétends que ce serait possible si j’en prenais la décision mais ce n’est pas mon avis et, sois sans crainte, je ne vais pas essayer de te convaincre que j’ai raison; tu ne me croirais pas de toute manière.

D’ailleurs, c’est un peu pour ça que, depuis le début des manifestations auxquelles tu participes, je ne suis pas allé te voir. Il faut effectivement être aveugle et sourd pour ne pas constater ta colère et ta détermination à faire valoir ton point de vue. En outre, tu m’envoies très visiblement promener, c’est le moins qu’on puisse dire, en paroles, en mots et en affiches! Aussi, c’est un peu normal que je ne souhaite pas te rencontrer; du moins, pas maintenant: je ne peux pas faire semblant que ces insultes qui me sont adressées m’indiffèrent. Je sais bien, par ailleurs, que moi aussi, je t’ai insulté. Tu m’as bien entendu, aux nouvelles, te traiter d’ostrogoth ou je ne sais quoi. Comme quoi, pour moi comme pour toi, la colère n’est pas bonne conseillère. Je ne vais pas m’en excuser, toutefois. J’ai dit ce que je pensais des gestes que j’avais vus à ce moment là… J’ajoute simplement, aujourd’hui, que les êtres humains, lorsqu’ils sont en colère, font parfois des conneries; moi comme les autres.

Je constate donc qu’on a deux choses en commun: la première, c’est qu’on ressent une colère qu’on croit légitime; la seconde, c’est qu’on souhaite la fin de la pandémie, de même que des mesures sanitaires qui l’accompagnent. Il ne reste donc qu’à nous entendre sur les moyens à prendre pour y arriver. Et c’est là que, franchement, je crois qu’on ne s’entendra jamais. Je t’avoue, c’est ce bout là qui m’embête le plus: tes points de vue me paraissent tellement loin de ce qu’on pourrait appeler la réalité objective et tes prises de position me semblent tellement à l’encontre de ce qu’on voit normalement dans un système démocratique fonctionnel que je ne vois pas comment je pourrais te convaincre de rentrer chez toi. Pour être franc, j’aimerais croire que la force ne sera pas nécessaire pour mettre fin à ton siège, mais j’ai peu d’espoir dans ce sens, au vu et au su de ce que tu dis et de ce que tu fais.

Je vais quand même essayer, parce que c’est mon travail. Alors voilà ce que je te propose:

Premièrement, je vais m’engager auprès de toi pour tenir compte de ta colère envers les mesures sanitaires. Je vais essayer de rendre cet engagement le plus concret possible tant dans la façon que je te traiterai au cours des prochains jours, quand il faudra bien juger de certains de tes gestes que dans la gouvernance de la pandémie. C’est le plus que je puisse faire pour respecter ton point de vue tout en respectant celui des autres protagonistes de toute cette histoire: tu sais, tous ces citoyen.ne.s qui ne se sont pas joints à toi, tous ces scientifiques de la santé publique, le personnel des écoles et des systèmes hospitaliers, par exemple. Ça serait bien que tu reconnaisses, en contrepartie, que ces personnes ont, autant que toi, voix au chapitre, mais je n’en espère pas tant.

Deuxièmement, et c’est la dernière chose que je te demanderai, retourne chez toi. Idéalement, tu prendras le temps de laisser les lieux que tu as occupés dans l’état où tu les as trouvés lorsque tu t’y es installé, mais, bon, encore une fois, je ne l’exigerai pas. Cependant, je ne te laisse que 48 heures pour plier bagage. Tu me trouves peut-être culotté d’exprimer une telle demande, mais tu as tort: je ne fais, tardivement peut-être mais tout de même, que mon devoir, en plus de refléter le souhait et de reconnaitre le droit de tous ceux, très majoritaires parmi les gens qui ont voix au chapitre dans ce pays, qui préfèrent l’harmonie à la discorde.

Aussi, j’aimerais que tu saches qu’il n’y aura pas de négociation possible. D’une part, que tu l’apprécies ou non, mon engagement envers toi est ferme. En tant que représentant de tous les citoyen.ne.s, mon rôle est d’abord et avant tout de gouverner en prenant compte de la diversité de leurs points de vue; par tes gestes, tu m’as simplement rappelé à mes responsabilités; pour ça, je te remercie. D’autre part, en tant que représentant élu, responsable du maintien de la loi et de l’ordre dans ce pays et garant de ses institutions, je dois m’assurer que les manifestations auxquelles tu participes, comme toutes les manifestations, ne se transforment pas en siège ou en agression, peu importe ce que tu peux en penser. Toujours est-il que si tu refuses de te retirer des voies et des espaces publics que tu occupes, je n’aurai d’autre choix que de demander que les gestes nécessaires soient posés pour t’en déloger, et je m’assurerai que toute la force de la loi soit utilisée pour réprimer ce qui serait alors considéré formellement comme un délit.

En terminant, je dois avouer que tu m’as fait réfléchir, quand je t’ai vu agir face aux média et aux autres citoyen.ne.s que tu as côtoyés. Par tes prises de position, par les pancartes que tu as brandies ou les affiches dont tu as affublé tes véhicules ou par les regroupements qui te représentent et leur discours, tu as mis à mal la perception que j’avais de mon pays et de ses citoyens, du moins de certains d’entre eux. Aussi, je ne crois pas que je puisse, comme premier élu et responsable de la gouvernance de ce pays, banaliser la situation que nous avons vécue et observée et qui, je l’espère bien, tirera à sa fin sous peu. Il faudra parler de toi, assurément, pour ne plus jamais oublier que tu existes et, surtout, pour confronter le dangereux pouvoir dont tu t’arroges.

Pour cela aussi, ton action aura été utile.

Merci

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