Intermède pédagogique #4: le cas des technos en classe ou pourquoi les sept priorités de Drainville ne mèneront à pas grand-chose

Salut, lecteur que j’aime! Comment vas-tu? Les enfants, les amours, les enfants, la santé? Je réalise que je ne t’ai pas encore souhaité la bonne année, et je m’en veux un peu. Tu me connais, je suis un peu perdu dans ma tête et ça me rend parfois moins sensible aux autres qu’il le faudrait. Aussi, je me corrige à l’instant alors qu’il est encore temps de le faire, et je t’en souhaite une tannante de belle, pleine de tout ce qu’il faut dedans pour qu’elle te rende heureux le temps qu’elle passe.

Bon, maintenant, notre nouveau copain en chef de l’éducation nous dévoile ses sept priorités. Cela démontre à tout le moins qu’il a étudié la numérologie, ou encore qu’il est habilement mené par ses conseillers en communication. On connait tous la valeur symbolique du nombre sept: les 7 boules de cristal, les 7 péchés capitaux, etc… selon les sommités en numérologie (je cite ici Elle France), le nombre 7 représente la maîtrise de l’esprit sur la matière et du spirituel sur le matériel. Il influence la réflexion, l’analyse et la vie intérieure. Sept ans, c’est l’âge de raison, diront certains, alors que de briser un miroir donne sept ans de malheur, diront d’autres. En plus, sept nains entourent Blanche-Neige, alors, tsé… (voir Wikipedia pour les autres niaiseries qu’on peut dire autour du nombre 7). Bref, le nombre 7 comporterait un impact sur l’inconscient collectif et donnerait du sérieux à toute proposition!

Alors bravo, Bernard, et bonne chance même si, perso, je crois que tes trucs ne donneront pas de résultats probants à moyen ou à long terme. Alors que tu iras cultiver tes carottes ailleurs, un jour, je suis certain que d’autres ministres de l’éducation devront s’attarder aux mêmes défis. Je vais quand même te dire bonne chance! Perso, je crois que l’espoir d’une amélioration durable de notre système d’éducation passe par une réflexion de fond sur l’ensemble, que veux-tu…

Donc, comme je t’avais promis et pour étayer mon propos, il faut que je te parle d’informatique scolaire. Sujet large, tu me diras. En effet, on pourrait parler de développement logiciel et des luttes de clocher entre la GRICS, les services informatiques de certains CSS, de même que de l’arbitrage malhabile du gouvernement ou encore du lobby exercé par divers partenaires privés pour que leurs solutions puissent figurer au portfolio national. J’aurais aussi pu t’entretenir d’approvisionnement; j’aurais certainement déploré, entre autres choses, la mainmise du Centre d’Acquisitions Gouvernementales (CAG) sur les choix des écoles, de même que j’aurais décrié les initiatives nationales visant à fournir des équipements spécifiques à l’ensemble des classes, au détriment de ce que les classes en pensent localement et pour le bénéfice de certains amis manufacturiers ou revendeurs bien placés. Les infrastructures auraient pu être, aussi, un bon sujet: on aurait pu jaser de sécurité, d’infonuagique ou d’accès réseau, et mettre en lumière les défis spécifiques liés aux plus jeunes ou encore aux élèves démontrant des besoins particuliers. De surcroit, on aurait pu discuter de soutien informatique et aborder le merveilleux monde de la standardisation des pratiques et des niveaux de services attendus ou promis. J’oubliais, quelle erreur, qu’on aurait pu parler de pédagogie, notamment de la pratique de l’intégration des technologies et de certains enjeux cruciaux: censure, plagiat, littéracie numérique…

Le fait est que c’est un peu tout ça, l’informatique à l’école, même si on ne s’en aperçoit pas toujours, et que tout ça a vachement évolué, au cours des cinquante dernières années, un peu d’ailleurs comme le système scolaire en général, depuis la création du MÉQ, à quelques années près. La seule différence, peut-être, c’est que l’informatique dans les écoles est entrée par l’administration: dans les années ’60 et ’70, on ne parlait peu ou pas d’intégration des technologies en classe, et les services informatiques s’occupaient essentiellement de la paye, de la comptabilité et de la gestion des résultats scolaires. Les premiers pas de l’informatique en classe ont été faits par des pédagogues, des curieux, des patenteux, des créatifs ou des faiseux, qui ont vu ou du moins pensé avant tout le monde qu’il y avait quelque chose à tirer de ces bidules au profit des élèves. Au fil des ans et de l’évolution des technologies, l’informatique en classe est rapidement devenue un objet politique, ne serait-ce que par les investissements devant être consentis, de même que l’encadrement s’est rapidement complexifié, au fur et à mesure que des pratiques se sont construites et ont été normées, que la frontière entre la classe et le monde extérieur s’est dissoute et, surtout, que l’accès aux outils technologiques est devenu un fait du quotidien. Il n’y a plus rien d’exceptionnel dans l’intégration des technos en classe. En outre, et il faut le dire, il y a des tonnes de choses intéressantes qui se font en classe par plein de profs allumés et appuyés par des CP tout aussi passionné.e.s.

Et pourtant, entre autres problèmes que j’ai pu constater au fil des ans:

  • On n’a pas encore, loin s’en faut, fait le tour des choses qu’on peut faire avec un outil technologique pour soutenir l’apprentissage de savoirs essentiels dans les matières de base, alors que d’aucuns, que j’aime quand même, s’épivardent dans des exploitations pédagogiques des technologies ayant davantage d’impact sur la motivation des élèves (même si c’est très bien en soi) que sur leurs apprentissages
  • La gestion des équipements est réalisée (rationalisation et optimisation obligent) de plus en plus centralement, avec les mêmes objectifs que pour les grandes entreprises, ce qui pose des problèmes de multiples ordres, dont les suivants:
    • standardisation des équipements, limitant l’accès à du matériel adapté au besoin de chaque classe
    • standardisation de l’offre de service en soutien technique, limitant le rôle du personnel de soutien sur le plan technopédagogique
    • intégration du réseau scolaire au périmètre informatique gouvernemental, avec de multiples contraintes sur le plan de l’accès au réseau, difficilement compatibles avec une vision de l’informatique ubiquitaire en classe
  • Sur le plan de la gestion scolaire, on est devant un spaghetti structurel, du moins, c’est ce que je constatais alors que j’œuvrais dans ce domaine et aucun changement de ce côté ne s’est annoncé ni n’est venu à mes antennes: chaque CS développait de son bord ou en petits groupes, la GRICS s’entêtait à développer pour la moyenne des commissions scolaires et n’arrivait pas à répondre aux besoins de ses plus gros clients, des développeurs tiers attaquaient au flanc le monopole de la GRICS en offrant aux CS ou aux écoles des produits logiciels concurrents, souvent utilisés dans le réseau des écoles privées, et le MÉQ rêvait de reprendre le contrôle de tout ce beau bateau et d’imposer sa vision, voire d’implanter SAGIR dans les commissions scolaires.

Bref, j’avance que la structure est vieille, lourde, inadaptée et plus du tout articulée en fonction de la réussite des élèves.

J’ai pris l’exemple de l’informatique scolaire car je connais bien la chose pour y avoir longtemps œuvré. Cependant j’aurais pu prendre d’autres angles pour attaquer le navrant statu quo quant à l’absence de réflexion sur le fonctionnement de notre système scolaire. On aurait pu, par exemple, jaser ensemble de ressources humaines, et pleurer devant ces recruteurs qui cannibalisent leurs voisins pour se piquer des profs. On aurait pu parler d’enseignement au secondaire et crier à en perdre la voix devant les cheminements particuliers qui se multiplient au détriment de l’élève ordinaire devant son parcours ordinaire et son soutien ordinaire. On aurait pu parler des programmes d’études, de l’enseignement des sciences, de la gestion des bâtiments, de l’organisation scolaire, des classes spéciales, de l’évaluation, des enjeux d’inclusion, des élèves multi handicapés, du rôle des parents à l’école, du leadership pédagogique des directions des écoles, des enveloppes dédiées pour la réalisation d’initiatives ministérielles, des mécanismes de reddition de compte.

On aurait pu mais, bon, d’autres le pourraient aussi. Et je les invite à le faire. Plus précisément, j’invite les organisations politiques et militantes: syndicats, corporations professionnelles, associations de cadres, groupes de parents, partis politiques et autres à demander une réflexion de fond sur le système scolaire Pas deux jours de forum sur l’éducation, mais bien une commission d’enquête en bonne et due forme, un Parent 2,0, qui aurait un mandat sans entraves pour examiner avec attention tant la structure du système scolaire que ses documents constitutifs (programmes d’études, régime pédagogique, lois et règlements) pour dessiner un nouveau chemin pour l’éducation québécoise en ce XXIème siècle déjà bien entamé.

Ça serait-tu pas bien, ça?

Allez, je te laisse, en te remerciant de m’avoir lu…

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