Chronique américaine

Je reviens à mes ancrages repentignois après une brève escapade du côté des amerloques, accompagné de conjointe et de quelques souvenirs, certains liquides, d’autres immatériels. Il faut dire que San Francisco est une ville vraiment fantastique, autant pour son histoire que pour son architecture et, surtout, pour son climat, moi qui fuis la chaleur dès mai venu.

N’empêche.

On a beaucoup marché, moi et ma douce, à partir de notre petit refuge près de Union Square et à peu près dans toutes les directions. Particulièrement le long de Market Street mais aussi un peu partout, il y avait cette indigence, propre (si j’ose dire) à toutes les grandes villes, mais particulièrement choquante parmi l’opulence ambiante: l’itinérance, l’oisiveté, la toxicomanie, la misère crasse, la souffrance et la maladie mentale s’agglutinent au coin des rues, souvent dans la même personne, plus souvent qu’autrement noire ou complètement défoncée, alors que nous filions vers l’intersection de Haight et Ashbury, croisant bientôt ces petites maisons victoriennes toutes proprettes et qui valent des millions. Je sais, lecteur, c’est pareil partout, à Montréal comme à Paris ou à Londres, mais je te dis non, ce n’est pas pareil dans un pays qui se targue de sa puissance et de sa fortune, a land of opportunity, qu’ils disent… Plus encore, il y a de ces éclopés dans les rues de l’Amérique qu’on ne voit plus ailleurs, ces gens qui, dans un pays minimalement civilisés, auraient été soignés en bas âge, aux frais de l’État, et qui n’auraient pas souffert toute leur vie de leur lordose ou de quelque autre malformation débilitante. La misère américaine s’alimente et grandit grâce au rêve américain; dans un même élan, croît l’intolérance, s’élargit la fracture sociale et pousse au cœur du bon peuple le rejet: dans ce bon pays où tout est possible, la misère ne peut être que la résultante de la lâcheté ou du manque d’effort.

Tu sais peut-être, cher lecteur que j’aime inconditionnellement, que l’intersection entre les rues Haight et Ashbury, l’endroit où nous allions, constitue l’épicentre du mouvement hippie. En 1967, durant le Summer of Love, la jeunesse américaine avait été conviée à San Francisco pour aller s’y geler les couilles et la bine, mais surtout pour y vivre l’expérience d’une vie autrement, d’un monde où l’amour et la paix seraient les seules balises de nos interactions. Il y avait du résolument beau dans cette histoire, par exemple ce marché où on fournissait gratuitement au hippie les choses qui étaient essentielles à sa survie: de l’eau, du pain et des produits de première nécessité, de même que cette clinique, toujours ouverte d’ailleurs, où des volontaires soignaient sans frais quiconque en avait besoin. L’idée même d’un monde meilleur n’avait rien de risible pendant cette année de l’amour.

On sait que ça a foiré. D’une part, les apôtres du Peace and Love et leurs chantres sont devenues des vedettes et se sont mises à cumuler du capital, alors que l’utilisation des drogues s’est structurée en un marché perverti par le crime organisé et réprimé par l’État qui tente maintenant de récupérer les pots cassés tout en faisant son petit pécule sur le dos des consommateurs récréatifs. D’autre part, une bonne part du quartier Haight and Ashbury s’est gentrifié, les bicoques rafistolées valant maintenant une petite fortune dans les mains des boomers recyclés dans l’informatique ou dans la culture viticole, le reste vivotant d’une contreculture à l’autre: disco, punk, nouvel âge puis techno. Ne reste de tout ça que les groupes de musique, Beatles en tête, le Tye-Dye, les jeans et les hallucinogènes, maintenant pris en microdoses pour soigner les traumatismes de notre passé ou l’anxiété face à notre avenir incertain.

Tout de même, j’aurais aimé qu’il en reste plus. Un peu plus d’amour, un peu plus de générosité, de la compassion aussi, et pas en microdoses. On aurait des maisons plus petites. On aurait des emplois moins accaparants. On partagerait nos souffleuses l’hiver et nos tondeuses l’été. On soignerait nos tomates et notre chou kale dans notre jardin communautaire. On réparerait nos trucs pour qu’ils durent plus longtemps, avec un peu d’aide de nos amis, si nécessaire.

Dans le fond, je suis un vieux hippie nostalgique… et j’espère que tu m’aimes quand même, cher lecteur.

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