Préambule pour un deuxième roman

Quand j’étais petit, j’allais souvent m’installer aux toilettes pour faire ce que j’avais à y faire, bien sûr, mais aussi pour y lire en paix. Au fil des envies, j’y ai amené des tonnes de trucs: mes bédés favorites ou des petits romans de la Bibliothèque Verte, mais surtout des livres documentaires, pris de ma collection personnelle ou encore de la bibliothèque familiale. Parmi ceux-là, il y a deux ouvrages que je choisissais plus souvent que les autres et qui formaient ensemble l’encyclopédie de la Deuxième Guerre Mondiale: c’étaient deux briques au texte dense, imprimées sur du papier lustré et abondamment illustrées de photos, souvent en couleur ou colorisées. Évidemment, la chose comprenait une section consacrée à l’œuvre funeste du IIIème Reich, et c’est surtout sur cette section que je m’attardais.

On connait tous ces images pour les avoir vues dans les musées, au cinéma ou dans les livres d’histoire: les montagnes de lunettes ou de cheveux humains, les fours, les fosses, les corps décharnés, vivants comme morts, les barraques, les trains, les douches… Tout ça me fascinait et me fascine encore, j’ignore pour quelle raison. Je crois, dans le fond, que ce qui s’est passé en Allemagne pendant la Deuxième Guerre Mondiale m’interpelle autant parce que je ne comprends pas concrètement ce qui s’y est passé, à l’échelle des individus: comment des gens par ailleurs sensibles et intelligents ont pu participer à de telles choses, cautionner l’horreur ou même en faire abstraction? Je sais bien qu’il y a un contexte historique, et tout le reste, mais je ne peux m’empêcher de penser aux aspects individuels de cette folie collective ayant mené à l’Holocauste, pour toutes les parties prenantes d’ailleurs.

Et voilà qu’entre dans ma vie, par l’entremise de ma douce, mon beau-père, Christoph, né en 1937 dans une Allemagne déjà subjuguée par le Führer et qui se préparait activement à mettre en place les dispositifs meurtriers par lesquels sa volonté s’accomplirait. C’était un homme cultivé, brillant même, peut-être un peu trop dans sa tête mais avec qui j’ai connecté spontanément. On a beaucoup parlé, de plein de trucs, mais jamais vraiment de cette période de sa vie en temps de guerre. Ce n’était pas un sujet amené…

Pourtant, je suis persuadé que des images de ce qui s’était passé en Allemagne alors qu’il était enfant l’habitaient. C’est quand la maladie d’Alzheimer s’est installée en lui que les barrières qui le protégeaient de ces souvenirs se sont levées, du moins je le crois. Par exemple, l’un des derniers livres qu’il a pu lire d’une couverture à l’autre est Mein Kampf. Il m’avait glissé que la chose avait été formellement interdite par son père, et qu’il lui fallait maintenant transgresser cette consigne, pour « voir ». Aussi, il nous décrivait maintenant quelques unes des scènes qu’il avait vécues, tel les bombes des Alliées pleuvant autour de sa famille réfugiée dans un ponceau, alors que le triomphe de la nation se transformait inexorablement en défaite imminente. Malheureusement, l’Alzheimer a progressivement altéré la qualité de nos échanges, jusqu’au silence. Ne restait, à la fin, que la peur, que j’ai attribuée, peut-être à tort, à celle qui a habitée le fondement de sa vie.

Voilà donc les ingrédients de départ pour ce deuxième roman: un homme que j’ai aimé, une guerre que je n’ai jamais comprise et une maladie qu’on ne peut que maudire.

Le premier chapitre paraîtra sur ce blogue dans quelques jours. J’espère que tu y porteras une attention généreuse et que tu sauras m’en donner des nouvelles.

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