Je te connais, cher lecteur, tu voudrais bien que je te parle de Pierre Poilièvre et de son populisme primaire polluant un univers politique canadien déjà assez visqueux. Tu sais bien que j’aimerais ça, mais je me garde une petite gêne, confiant qu’un jour, le ridicule viendra à lui avant que j’aie pu m’en mêler et que son insignifiance éclatera au grand jour. Tu sais, je crois encore que la race humaine vaut la peine d’être préservée, et que, dans l’ensemble, nous sommes dotés d’un jugement minimalement fonctionnel. Aussi, je me tais et j’espère simplement que je ne me trompe pas!
De toute manière, il y a d’autres enjeux qui occupent mon esprit. Entre autres choses, manger. Il faut dire que j’aime manger: je suis un gourmand, parfois un gourmet mais ce n’est pas grave si ce que j’ai devant moi n’a pas de prétention culinaire, pourvu que ça goûte! J’aime aussi faire à manger: il y a de la chimie là-dedans, de même qu’une gymnastique intellectuelle de haut niveau pour que tout arrive à point dans l’assiette, en temps opportun. Je sais aussi à quel point je suis un privilégié: je mange bien, tous les jours et je n’ai jamais connu la vraie faim, celle qui arrive alors que plusieurs jours durant tu n’as pas pu manger. Je me souviens tout de même d’une période, lointaine, où j’ai connu une certaine insécurité alimentaire, mon budget bouffe requérant de savants calculs et des manœuvres expertes pour que la faim n’arrive pas avant la prochaine paye. Mine de rien, cette brève période de ma vie a laissé des traces dans mes pratiques alimentaires et dans mon rapport à la nourriture. Par exemple, je déteste gaspiller: je congèle les restes, je mange volontiers les fruits que personne à la maison ne veut, et il m’arrive de collectionner le pain perdu pour le transformer en dessert ou en chapelure, ou encore à congeler mes rognures de légumes pour en faire un bouillon pour mes soupes. Aussi, j’éprouve un malaise devant les restes dans les assiettes des membres de la famille; je tends à contrôler les portions et il m’arrive de finir leurs plats, prétextant que ce sera mon dessert. Je sais que ce n’est pas la top habitude pour mon bide, mais que veux-tu, c’est comme ça.
Aussi, alors que s’amorcera bientôt l’orgie de bouffe que constitue le Temps des Fêtes et que déjà s’accumulent dans nos frigos les bouchées en tous genres et les préparations qui deviendront nos repas de Noël, j’avais envie de te parler de tout ça. D’abord, quelques statistiques, que tu connais peut-être, mais bon, toute vérité est bonne à redire!
Selon le Programme Alimentaire Mondial de l’ONU, en 2023:
- Environ 10% de l’humanité a toujours faim, tous les jours
- Un tiers de milliard d’individus dans le monde, soit 333 000 000 personnes, souffrent d’insécurité alimentaire sévère, c’est-à-dire qu’ils ignorent d’où viendra leur prochain repas
Selon Recyc-Québec et le Conseil National Zéro-déchets du Canada
- Au Québec, chaque année 1,2 millions de tonnes produits comestibles produits ne sont pas consommés.
- On estime que le deux tiers des produits comestibles non consommés auraient pu l’être
- Les trois principales raisons de ce gaspillage sont les suivantes
- Les aliments ont été laissés trop longtemps au frigo ou dans l’armoire
- Leur date de péremption est dépassée
- Les restes ne sont pas consommés
Et pendant ce temps, selon l’Organisation Mondiale pour la Santé (OMS):
- Plus du tiers des adultes sur la planète démontre un surpoids, alors qu’un adulte sur 8 peut être considéré comme obèse (données de 2016)
- La majorité de la population mondiale vit dans un pays où il y a plus de gens qui meurent des conséquences de leur surpoids que des conséquences de leur malnutrition
- Entre 1975 et 2016, le nombre de personnes dans le monde qui peuvent cliniquement être considérées comme obèses a triplé.
On sait tous ça. J’imagine aussi qu’on fait tous des efforts pour diminuer notre consommation de viande, pour réduire nos portions, pour mieux gérer nos déchets alimentaires. En tous cas, moi j’en fais, même si ça ne paraît pas trop sur mon tour de taille (il faut que je te dise: puisque mon IMC est supérieur à 30, on me considère comme cliniquement obèse). Aussi, il y a des enjeux complexes dans tout ça: répartition des richesses, industrialisation de la production alimentaire, sédentarisation des populations dites actives. Il y a aussi cette drôle d’adéquation qu’on fait dans notre tête entre bonheur et abondance. Bien sûr, l’anthropologue en moi pourrait te parler des fêtes associées aux récoltes ou au retour des chasseurs, les panses se remplissant tant que la viande fraîche est disponible, ou encore des festins gaulois réunissant les guerriers triomphants (ou à la fin d’un épisode où les plans machiavéliques des Romains auront encore une fois été déjoués!); cependant, tu me répondrais qu’on est pas mal loin de tout ça et qu’aujourd’hui, la fête n’est simplement qu’une occasion pour consommer davantage, en bons capitalistes que nous sommes.
Alors, on fait quoi?
Toi, tu feras bien ce que tu veux, tu sais que je t’aime inconditionnellement et que je t’en voudrai pas de consommer immodérément; je suis si content que tu m’aies lu jusqu’ici que je suis prêt à tout te pardonner. Perso, toutefois, je vais m’arranger pour qu’on, c’est-à-dire moi et ma tribu, fasse attention, en congelant les restes, en contrôlant les quantités présentées et en modérant mes élans de goinfrerie. Je vais aussi garder en tête ces préoccupations alimentaires qui m’habitent et tenter d’en faire davantage pour moins et, surtout, pour mieux consommer. On s’en reparlera surement.
D’ici la, prends soin de toi. Tu sais que sans toi, je ne suis rien…