Album du vendredi #1

The raven that refused to sing (and other stories)
Artiste: Steven Wilson
Année: 2013

Avant la pandémie, je ne savais rien de Steven Wilson et je n’avais rien entendu de lui. Pourtant, il s’agit probablement d’un des artistes les plus importants du XXIème siècle dans le monde souterrain du rock progressif, ayant contribué à six groupes différents, dont le plus « connu », Porcupine Tree, est l’une des figures de proue du prog post « big five » (Genesis-Yes-Gentle Giant-Pink Floyd-Jethro Tull). L’artiste, toujours actif, vient de publier un nouvel album solo, The Harmony Codex, que je n’ai pas encore pris le temps d’écouter. En outre, Wilson a remixé ou participé au remixage d’une vingtaine d’albums cultes figurant au catalogue de King Crimson (avec Robert Fripp), de Jethro Tull, de Gentle Giant, de Yes et de Marillion, entre autres artistes.

Sur l’album, chaque pièce raconte une histoire distincte. Elles sont par ailleurs unies, sans qu’on puisse parler d’un album concept, par une atmosphère qui respire la tristesse, le regret… la mort et le surnaturel jouent par ailleurs un rôle dans chaque chanson. On n’est donc pas dans la légèreté. Aussi, ce qui frappe quand on écoute du Steven Wilson, et plus particulièrement cet album, c’est l’amplitude de sa culture musicale: toutefois, même si l’oreille avisée entend clairement les influences dans les compositions de Wilson, on n’est jamais dans l’imitation: le son et la forme sont uniques et disposent d’une signature qui lui est exclusive. Aussi, le type s’entoure de musiciens à la dextérité époustouflante, ce qui s’entend tout particulièrement dans cet album. Denier détail, l’ingénieur de son pour « The Raven… » se nomme Allan Parsons. Force est d’admettre que la qualité du mixage qui découle de cette participation est exceptionnelle: le son est net, presque croustillant, de même que le découpage des divers instruments est précis. Ça donne le goût d’investir dans une chaîne audiophile, mais bon, on se retient…

En cliquant sur chacun des titres, tu peux accéder à la pièce sur Youtube. Par ailleurs, en cliquant sur le titre de l’album, tu accèderas au magasin Freeson Rock (sur Mont-Royal est, à Montréal), boutique spécialisée dans le prog et l’alternatif où tu pourras commander l’album en divers formats, tandis qu’un clic sur le nom de l’artiste te mènera à sa page wikipédia. Ça sera comme ça pour chaque album du vendredi.

Piste 1: Luminol (12:10)

Quel riff de basse en ouverture! L’interaction entre cette basse féroce et la batterie hyperactive forme un tout épique, étrangement accentué par une flute traversière parfois haletante, parfois mystérieuse. Les choses se calment à mi-course pour laisser parler l’histoire, dans une atmosphère qu’on jurerait créée par CSN&Y tant les harmonies vocales sont achevées, et ça reprend avec une densité sonore à la King Crimson des premières heures, pour repartir dans une autre direction encore, vers un rythme qui nous ramène à l’ouverture. Voyage tripatif, dirait feu l’ami Languirand.

Piste 2: Drive Home (7:13)

On est devant une pièce plus douce, très « Wind & Wuthering », mélodie et guitare acoustique, batterie ornementale, fond de peine d’amour jusqu’à cet extraordinaire solo de guitare de Guthrie Govan, qui nait doucement entre la troisième et la quatrième minute, pour laisser la place à la guitare de SW avant d’éclore de nouveau à partir de 5:08, en savantes imprécisions et en riffs d’une dextérité déconcertante, jusqu’à l’extinction. Très joli vidéo d’accompagnement.

Piste 3: The Holy Drinker (10:13)

Le ton est donné dès le départ: on est dans l’étrange, le vilain rôde. Musicalement, on jurerait Mahavishnu Orchestra, jazz mystique fou, jusqu’à 2:20, quoiqu’on reste dans l’action, la pause est courte, rien ne se calme vraiment. À 5:15, un groove jazz s’installe grave, Fender Rhodes en appui, brièvement car à 6:12, on retombe dans du prog dense qu’on pense vouloir s’installer dans la durée, mais non… 7:00: atmosphère étrange à la Pink Floyd, qui nous mène à une apocalypse à 8:05, beat pesant, puis fermeture abrupte au son des loups hurlant au loin.

Piste 4: The Pin Drop (5:03)

Malgré une entrée de guitare mollo, très « Steve Hackett acoustique », on se retrouve vite dans la grande intensité avec cette quatrième piste, atmosphère concrétisée par l’explosion d’un sax soprano au son trafiqué. Le calme revient vers 2:20, pause dans le récit, ou plutôt un moment pour que le protagoniste de l’histoire réfléchisse à sa trame dramatique, avant la reprise de sa complainte violente, vers 3:30. Pour cette deuxième vague principale, le saxophone est remplacé par la guitare, pour un autre solo à s’en éclater les phalanges (à 3:55). Fin rapide, tout est dit.

Piste 5: The Watchmaker (11:42)

Changement de ton pour cette pièce magnifique. On est dans la lenteur, sur des guitares acoustiques à peine ornementées soutenant une voie mélancolique, jusqu’à la ce que la flute traversière, toute en rondeur, vienne habiter notre peine, bientôt rejointe par le piano puis une guitare électrique, tone à zéro. Harmonium? Genesis? On pense certainement, à l’écoute, à ces groupes. Accords de 12 cordes plus insistants à 4:12, annonçant un changement de ton, puis les cymbales, puis l’orgue et ça part: mellotron, flute, batterie, basse, là, on est carrément dans les années 70, Autre solo de guitare incroyable à partir de 5:08. Une minute plus tard, encore un changement de ton, un piano voix prend le relais, pour des explications quant à l’histoire qui soutient la pièce. À 8:53, on se retrouve maintenant dans du quasi-Yes, basse qui assume l’avant-plan, batterie ciselée, nous menant à l’éclatement final, à 9:45, illustration violente de la folie du personnage central de l’histoire (le type vit avec le cadavre d’une femme avec qui il a vécu toute sa vie sans jamais l’avoir aimée. Maintenant qu’elle est morte, il ne peut plus s’en séparer – glauque). Peut-être la meilleure pièce de l’album, à mon humble avis.

Piste 6: The Raven that refused to sing (7:57)

Douceur menaçante, illustrée par l’alternance entre le mineur et le majeur dans les séquences de piano, pas de batterie, que cette étrange guitare en trame de fond, sous la voix. On devine la souffrance, exacerbée par les effets sonores entourant la guitare (ou des synthés, ou les deux, pas certain), le tout en un très long crescendo qui mène, vers 4:00, à l’affirmation du thème musical qui annonce, déjà, le dénouement de l’histoire. À 5:00, une batterie s’exprime plus franchement, marquant plus encore le crescendo émotif qui aboutit, à 6:08, à l’ajout d’une guitare très « Radiohead ». Tout s’éteint vers 7:30, pour ne laisser que le thème musical répété une dernière fois par un piano fragile. J’ai encore pleuré, comme à chaque écoute de cette pièce extraordinaire de tristesse. Vidéo magnifique.

Pour aller plus loin:

Steven Wilson n’est pas un artiste unidimensionnel. Aussi, d’un album à l’autre, les variations sont grandes, tant dans le genre musical que dans l’accessibilité: ça peut aller du psychédélique au pop. Perso, je n’aime pas tout ce qu’il fait, mais je peux toujours reconnaître la qualité du travail. Aussi, une pré-écoute me parait nécessaire avant achat (parce qu’il y a encore des gens qui achètent des albums et qu’il faut bien les encourager, ces pauvres artistes) pour l’ensemble de son catalogue. L’écoute de The Future Bites illustre ce propos: on aime ou on n’aime pas, mais c’est très différent.

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