Three friends
Artiste: Gentle Giant
Année: 1972
Outre qu’elle soit l’année qui a vu naître celle qui partage mes jours, 1972 est une année phare pour la musique, tant il y a d’albums de cette époque qui survivront à l’usure du temps pour devenir, s’il ne le sont pas déjà, des références de leur genre. Three Friends, du groupe britannique Gentle Giant, est certainement l’un de ceux-là. Du moins, c’est le premier album de 1972 qui figure parmi mes albums du vendredi, mais ce ne sera certainement pas le dernier! En outre, il s’agit d’un de mes albums repères, que je me remets dans les oreilles d’abord pour l’écoute, mais aussi pour soutenir mes apprentissages comme guitariste et, surtout, comme bassiste.
Quelques mots, d’abord, sur le groupe: contrairement aux autres grands acteurs de la musique rock qu’on dit progressive, les membres de Gentle Giant n’ont jamais bénéficié d’un succès à la hauteur de leur talent en tant que musiciens ou compositeurs, mis à part quelques succès à la radio FM en fin de carrière. Pourtant, ceux qui aiment ce groupe, et j’en suis évidemment, ne tarissent pas d’éloges devant la « formule » GG: l’utilisation du contrepoint, les références à l’univers médiéval tant dans les thématiques que dans le son ou le choix des instruments, une virtuosité qui s’exprime davantage dans la composition que dans la vitesse d’exécution, alliant le tout à un « groove » pur rock, particulièrement en spectacle. Il faut, entre autres éléments de leur musique, porter attention à la basse, jouée avec maestria par le plus jeune des trois frères Shulman qui constituent le noyau du groupe, pour comprendre cette formule: il n’y a jamais de ligne droite, jamais de moment de paresse. En fait, la basse joue dans plusieurs pièces le rôle de la main gauche dans une pièce de Bach pour piano: elle nourrit la composition davantage qu’elle ne l’accompagne.
Par ailleurs, Three Friends est un album concept, en ce sens qu’il raconte une histoire à travers l’ensemble des pièces qui le composent: il s’agit, en synthèse, de trois amis d’enfance que la vie sépare: un artiste, un ouvrier et un patron.
Piste 1: Prologue (6:14)
On entre dans le vif du sujet avec ce prologue: longue intro instrumentale qui donne le ton à cette histoire, qui sera campée en mots à partir de 1:40. On remarque la densité du thème musical, qui s’étend sur plusieurs mesures, de même que cette complémentarité de l’instrumentation, personne ne jouant de rôle mineur. Même dans le chant, les phrases se superposent en écho, du moins jusqu’à 3:00, où tout semble se simplifier: batterie comme un métronome, basse répétitive, clavier… progressivement, les instruments s’ajoutent comme s’il s’agissait de nous démontrer comment s’assemblent ces différents « riffs » en un tout polyrythmique, marque de commerce du groupe… Tout ça nous ramène au thème vers 4:40, puis « fade out »… On est prêt vers la suite!
Piste 2: School Days (7:35)
Guitare et métallophone (probablement) en entrée, comme le jeu d’enfants espiègles. À 1:00, ouverture à deux voix en écho sur fond de tambour. Jusqu’à 2:34, on demeure dans cette atmosphère d’interaction joyeuse, et puis une course à la basse nous amène vers le regret, piano et Mellotron et peut-être vers des souvenirs plus sombres. À 6:00, des voix de songe nous invitent à nous souvenir et, du coup, ramènent la musique de jeu, cette fois pour un solo de xylophone en 7/8, puis le thème initial revient en clôture de pièce.
Piste 3: Working All Day (5:10)
Par un subterfuge de studio, riff de guitare ralenti progressivement, on entre dans l’univers pesant de l’ouvrier. L’effet ressenti est celui d’une absence de joie, la musique parait mécanique, presque terne. Petit à petit, une atmosphère plus violente se construit à partir de 1:40 et nous mène, vers 3:00, à un solo d’orgue orageux, rappel qu’après tout, Gentle Giant est un band rock. Un dernier tour de thème ira clore cette pièce noire autour du premier des trois personnages de l’histoire.
Piste 4: Peel The Paint (7:32)
Ouverture légère, en pizzicati, on sent d’emblée un préjugé favorable envers l’Artiste, ce deuxième personnage de l’histoire qui nous est racontée. La lumière qu’apportent les cordes à 0:30 exacerbe ce préjugé: du bon côté de la force on est, dirait Yoda. Et pourtant… La basse (quelle riff extraordinaire, tout du long de cette première partie de la pièce) ralentit à 2:25 et nous avertit que tout n’est pas rose du côté du peintre, dont l’art ne réussit pas à masquer le monde qu’il cherchait à fuir. Encore une fois, la musique est très évocatrice, les cuivres et la guitare s’associent pour dépeindre cette frustration de l’artiste devant son impossibilité à se soustraire de sa réalité. À 4:18, un rarissime solo de guitare, sonorité à la Black Sabbath de surcroit, accompagné seulement par une batterie rageuse, qui se transforme en une étrange soupe jazz rock, full écho, fenêtre ouverte sur les tourments de notre peintre. Retour au thème en peu avant 7:00 et conclusion dynamique dans la plus pure tradition hard rock. Étonnant!
Piste 5: Mister Class And Quality (5:51)
Une entrée hésitante, comme si les instruments se cherchaient un rythme à suivre, qu’ils trouvent à 0:34, un bon vieux 4/4 bien pulsant, qui reviendra tout du long sauf pour lors de petites pauses, comme à 1:20, moment de réflexion. Il sera plus loin renforcé par les triolets de la basse et du clavier en harmonie, effet très mécanique. Même procédé à 2:15, menant cette fois à un « break musical » qui sera soutenu par un piano puissant avant de tomber brusquement, à 3:08, dans une musique circassienne, comme si l’on se moquait de la posture autoritaire du patron. À 3.24, on entre dans un deuxième break musical, toujours sur fond pulsé, mettant cette fois un piano électrique coloré au wah, très jazz, s’accordant à 3:55 avec une guitare qui nous ramène résolument dans le rock, jusqu’à une reprise du pattern initial. On s’arrête sec à 5:52. Il n’y aura pas de transition, la piste 6 constituant une suite naturelle de l’ensemble.
Piste 6: Three Friends (3:10)
Brusquement, on entre dans cette conclusion avec un orgue d’église et la chorale des voix du band, accompagnés d’une batterie ponctuant efficacement ce ton solennel et du duo basse et guitare qui dessine une mélodie complémentaire, à l’unisson. On pense un peu à Yes, tout de même, mais ça demeure de la grande musique. Deux couplets résument l’histoire et nous annoncent une forme de réconciliation entre des amis maintenant retrouvés:
Once three friends / Sweet in sadness / Now part of their past
In the end / Full of gladness / Went from class to class
Pour aller plus loin:
Comme le groupe n’a jamais atteint, malgré des efforts évidents, un succès commercial à la hauteur de son succès d’estime, le parcours artistique de Gentle Giant nous mène du plus obscur au plus commercial; aussi, l’écoute des premiers albums requiert parfois un effort que d’aucuns ne souhaiteront pas soutenir, alors que du côté des albums plus récents, l’écoute est peut-être moins enrichissante, quoi qu’elle soit plus facile. Tout de même, Octopus (1971) ainsi que les trois albums qui ont succédé à Three Friends, à savoir In a Glass House, The Power And The Glory et Free Hand méritent assurément de figurer au catalogue de base d’un amateur de musique progressive. Du reste, l’ensemble de la production de Gentle Giant vaut la peine qu’on s’y attarde, ne serait-ce que pour y cueillir les nombreuses perles qui s’y trouvent cachées.