Artiste: Pink Floyd
Année: 1977
Tout le monde connait Pink Floyd. Aussi, une présentation de ce groupe légendaire ne me parait pas requise, outre qu’il faut en dire qu’il occupe une place particulière dans l’histoire du rock progressif, ayant connu, contrairement à plusieurs autres ensemble musicaux de même nature, autant un succès commercial qu’un succès d’estime. En ce sens, Pink Floyd me paraît plus proche des Beatles ou des Stones que de Van der Graaf Generator ou de Gentle Giant. Néanmoins, la discographie des Floyd comporte plusieurs grands albums. J’affectionne tout particulièrement leurs premières œuvres, dont Atom Heart Mother et, surtout, Meddle (mon album favori), mais j’aime beaucoup tout ce qu’ils ont fait jusqu’au départ de Roger Waters, incluant le mal aimé The Final Cut.
Alors voilà: pourquoi Animals? Plusieurs raisons animent ce choix, en fait. D’une part, j’ai acheté cet album peu de temps après sa sortie, alors que mes préférences musicales se formaient et que mon adolescence émergeait, sombre comme la cage pourtant dorée que je percevais autour de moi. Aussi, la vision noire du monde véhiculée par l’album me convenait tout à fait. Il faut ajouter que l’album n’est pas « radio friendly »: on ne peut en extraire un succès commercial qui inondera les ondes, comme « Money » ou encore « Wish You Were Here » l’ont fait. Ça en fait une œuvre pour les « écouteuxs d’albums », ces marginaux qui crache sur la pop et qui se terrent dans leur sous-sol pour tripper, album en main, sur leurs trucs obscurs. Tout à fait « moi à 15 ans », quoi! Enfin, j’aurais pu choisir Meddle, mais je trouve que la face A est plus faible. Ado, je n’écoutais que « One of These Days » et je me rabattais, immédiatement après, sur la face B, pour me noyer dans « Echoes« . Maintenant, je suis plus ouvert à la diversité des formes musicales et je peux davantage apprécier les trois autres pièces sur cette face A, mais, bon, il faut respecter les règles du présent exercice!
Toujours est-il que Animals est un album politique, le premier d’une nombreuse série d’ouvrages de même nature pilotés par Roger Waters, réagissant au retour en force du capitalisme à tout cran, après le rêve travailliste. D’une certaine manière, il fait écho au mouvement punk, alors important dans le monde du rock britannique, qui crachait sur l’establishment musical, évidemment représenté par des groupes établis comme Pink Floyd. Voilà probablement pourquoi l’album est plus dur, tant dans le ton que musicalement. La marge devient la norme… Par ailleurs, Water s’inspire librement de George Orwell en décrivant une société composés de porcs, de chiens et de moutons.
Piste 1: Pigs on the wing (Part One) (1:24)
En guise de prologue, l’auteur, seul à la guitare, justifie ce qui suivra, comme un avertissement quant à la dureté des propos: Si je me foutais de toi, je ne te dirais rien… Joli et efficace.
Piste 2: Dogs (17:05)
La première minute de la pièce établit, avec la voix de David Gilmour accompagnée d’une guitare acoustique assumant le rythme et de synthés en trame de fond, une atmosphère de traque, la batterie paresseuse mais chirurgicale de Mason apparaissant à 1:15, créant, en conjonction avec une basse sans artifice, une baisse de la tension. Ce n’est qu’apparence, car on dit des horreurs: you have to be trusted by the people that you lie to, so that when they turn their backs on you, you’ll get the chance to put the knife in. L’affirmation est immédiatement confirmée par un solo hyper efficace de Gilmour. On continue sur le même ton jusqu’à 3:00, après quoi on entre dans une phase instrumentale, d’abord en continuité, les claviers prenant le dessus, puis, à 3:40, par un autre solo de guitare multicouches, sauce Gilmour. On entre ensuite, à 4:50, dans un long passage atmosphérique, les chiens hurlant au loin, guitare acoustique répétitive, et puis un autre solo (décidément, on sait maintenant que David Gilmour a composé le truc!). La voix revient à 6:46, sur ce fond blues pulsé par Mason et par la basse minimaliste de Waters. À 8:04. on tombe dans le Pink Floyd des premiers temps, psychédélique mais noir, avec cet écho de vois qui n’en finit plus et les synthés amalgamés en une seule note étirée dans tous les sens. La guitare acoustique rythmée nous sort de ce mauvais rêve vers 11:40, pour nous conduire à la suite de l’histoire, reprise cette fois par Waters, une voix chargée de colère, nous menant encore une fois à un solo de guitare, toujours épique, et à une reprise du thème musical central de la pièce. Tout ça nous mène à l’épilogue, description de cette vie de chien qu’on a entraîné, attaché et, parce qu’il aura désobéi, qui sera attaché à une roche et jeté à l’eau pour y mourir noyé. On vient de traverser 17 minutes de musique sombre, comprenant probablement le meilleur travail guitaristique de l’ami Gilmour.
Piste 3: Pigs (three different ones) (11:26)
Les cochons s’expriment, accompagnés de l’orgue et d’une basse à l’avant-plan, avant qu’on arrive, assez rapidement, à un rock lent, rythmique typiquement floydesque, bientôt soutenu par l’impulsion d’une cloche à vache. L’ensemble est moqueur, presque méprisant. À 4:12, tout se calme, les cochons reprennent leur place dans cette musique méfiante, puis un autre solo de Gilmour, cette fois coloré par un talk box, presque un solo porcin. En catimini, on entend Waters se lâcher lousse à la basse, chose plutôt rare dans l’univers musical de Pink Floyd. Autre trame mélodique de basse, d’ailleurs, à partir de 7:21, et puis Water reprend ses droits et poursuit l’histoire, nous parlant maintenant de Whitehouse.
Que diable fait la Maison Blanche dans toute cette histoire? La chose requiert un peu de recherche! On apprendra que la chanson réfère à trois politiciens britanniques de l’époque, que Waters méprise, trois petits cochons. Un premier, le corpulent et antipathique James Callahan, alors premier ministre, aura été mêlé dans une controverse autour de l’industrie minière (keep on digging). Le second cochon est évidemment la froide Margaret Thatcher (you fucked up old hag) qui attend l’autobus de 1979 qui lui donnera le poste de PM… Le troisième cochon se nomme Mary Whitehouse, militante conservatrice connue pour ses positions rétrogrades sur la musique, la sexualité sur tout ce qui ne correspond pas à la morale chrétienne. Caustique, Mr. Waters!
Piste 4: Sheep (10:18)
La piste s’ouvre sur les voix de moutons, bientôt accompagnées par un Fender Rhodes s’exprimant librement sur fond d’une basse qui nous rappelle une autre pièce de Pink Floyd (One of These Days, de l’album Meddle). À 1:42, on quitte abruptement cet air pastoral pour aborder un passage plus violent, chaque strophe chantée par Waters se fondant dans un son des synthés. À 3:50, la musique se calme, mais l’intensité dramatique demeure, annonçant une montée qui nous mènera à une reprise du thème musical principal puis, à 5:32, à une pause lugubre, sans baisse de tension. À 6:26, les moutons entament une prière à leur berger, leur voix trafiquée par un Vocoder. Essentiellement, les moutons reconnaissent leur destin de victime et d’éventuelle nourriture. Cependant, la prière se termine par le vœu d’apprendre le karaté (ça ne s’invente pas!) et de se venger de leurs agresseurs. À la fin de la prière, vers 7:10, Waters reprend le récit et nous apprend, toujours avec cette musique intense et violente, que le plan des moutons aura été mené à bien: ensemble, la plèbe ovine vaincra les meutes de chiens et sèmera la peur et le désordre, d’où les dernières minutes de la pièce, intenses, nourries par une guitare rageuse.
Piste 5: Pigs on the wing (part two) (1:28)
Pour clore l’album, Waters nous propose une image plus positive des relations interpersonnelles, sans toutefois nier la méchanceté des humains qui nous entourent. Pour bien comprendre, il faut savoir que l’expression « Pigs on the wing » réfère, en aviation militaire, à la présence d’avions ennemis dans l’angle mort généré par les ailes de notre avion. C’est une invitation à prendre soin les uns des autres, et à garder l’œil ouvert pour contrer ceux et celles, les cochons (le pouvoir) qui pourraient nous vouloir du mal.
Pour aller plus loin
Encore une fois, l’œuvre de Pink Floyd est bien connue, surtout à partir de Dark Side Of The Moon. Cependant, certains albums antérieurs, par exemple Ummagumma, méritent encore une écoute attentive, principalement pour comprendre l’évolution musicale et politique de ce groupe important dans l’histoire du rock entre 1960 et, disons, 2000. Par ailleurs, il faut reconnaître la place toute spéciale de l’album Animals dans l’histoire du groupe. En effet, celui-ci marque le début de la prise de pouvoir du groupe par Rogers Waters, au profit de son message politique et de l’expression de ses démons personnels, de même qu’il annonce une rupture imminente du noyau des musiciens fondateurs du Floyd, fission qui se terminera après The Final Cut. Par ailleurs, Animals est le terrain par lequel Gilmour affirmera plus que jamais la puissance évocatrice de son jeu, ce qui fera en sorte qu’il pourra revendiquer sans conteste, au départ de Waters, la position de leadeur musical du groupe. L’album est donc politique à plus d’un niveau, diront les petits malins!