Album du vendredi #4

Si on avait besoin d’une cinquième saison

Artiste: Harmonium

Année: 1975

Dans ma quête d’albums à te présenter, je me rends compte que rares sont les productions sans failles, même chez les grands de ce monde. Pourtant, j’aurais pu, pour ce quatrième groupe de cet exercice, choisir n’importe quel des trois albums d’Harmonium. C’est dire la profondeur et la qualité de ce groupe québécois, construit autour du noyau formé par Michel Normandeau, Louis Valois et, surtout, Serge Fiori.

J’ai choisi Si on avait besoin d’une cinquième saison parce qu’avec ce second album, on est à la mi-temps du groupe qui s’éloigne doucement ses racines folk pour naviguer vers une musique résolument progressive. Cette transition s’opère avec le soutien de Serge Locat, aux claviers, et de Pierre Daigneault, aux vents de même qu’avec la contribution ponctuelle de deux invitées de haut niveau: Marie Bernard, aux ondes Martenot, et Judy Richards à la voix. Si le son d’Harmonium change, son identité demeure, fortement ancrée par la voix unique de Fiori et par la trame qu’il tisse avec sa douze cordes et grâce au soutien de Normandeau (principalement à la guitare et aux voix) et de Valois (basse et voix).

Mine de rien, le magazine Rolling Stone accorde à Si on avait besoin d’une cinquième saison la 36ème place dans sa liste des cinquante meilleurs albums de rock progressif, ajoutant qu’il représente l’œuvre la plus achevée (the pinnacle) de tout le mouvement « folk prog ». La revue ne soulignera pas la dimension politique de l’album ni l’importance d’Harmonium dans le développement d’une identité québécoise moderne, ce qui requiert évidemment qu’on le fasse. On pourrait, ainsi, prétendre que l’œuvre d’Harmonium reflète le parachèvement de cette transition, conduite lors de la Révolution Tranquille, entre une musique canadienne française tournée vers le passé et une musique québécoise, ouverte au monde et puisant tant dans ses racines que dans sa réalité ou dans ses aspirations. Harmonium, c’était (et ce l’est sans doute encore) le son du rêve québécois.

Piste 1: Vert (5:34)

Probablement la pièce la plus folk de l’album, Vert nous amène vers un printemps quelque part entre les couleurs du soleil et le noir de la nuit, entre le yin de l’été et le yang de l’hiver. Musicalement, la flute traversière en écho nous introduit au premier couplet, bientôt accompagnée par une douze cordes et par cette basse, simple mais tellement efficace, en avant-plan, qui nous rappelle le « son Harmonium » du premier album. L’impression est soutenue par les voix, encore en écho, de Normandeau et Fiori. On s’en éloignera à l’apparition, vers 1:15, d’un piano Fender Rhodes, annonçant un rythme et des couleurs plus sud américaines, qui se confirmeront tout au long de la pièce, notamment à 2:15, où la pièce prend des allures de bossanova. À 2:56, on quitte définitivement le navire pur folk pour un break musical, encore ornementé à l’écho, clarinette ou sax alto puis les vocalises scat menées par Fiori, conclues par un discret mais efficace solo de guitare acoustique nous ramenant la mélodie principale qui clora la pièce, tout en douceur.

Piste 2: Dixie (3:26)

Guitare bluegrass en entrée rapide, bientôt jointe à une basse staccato, Fiori chante, sourire aux lèvres. Le joual aide certainement à la musicalité. Cuillères et piano honky tonk s’ajoutent à la composition pour nous planter résolument dans une atmosphère de fête en Nouvelle Orléans. Vers 1:00, Fiori se lance dans un scat tout aussi festif, dont le motif sera repris à la clarinette, jusqu’à ce que la guitare reprenne ses droits, puis le piano. C’est plein de soleil et d’insouciance. À 3:00, le party s’intensifie par un stomp, accompagné très brièvement par des percussions minimales, les seules d’ailleurs sur tout l’album, quelques secondes à peine avant un coup de bass drum qui clot l’affaire.

Piste 3: Depuis l’automne (10:25)

Les ondes Martenot ouvrent la marche, tel un vent sifflant entre les branches bientôt dénudées de septembre. Fiori entre en scène, seul à la guitare, et plante une atmosphère de regret, comme si les promesses de l’été n’avaient pas été tenues. À 2:20, le piano entre en scène, puis le Mellotron se joint aux voix pour un passage d’une grande émotion, quinze secondes nous conduisant au second couplet, puis un troisième couplet, plus intensément soutenu musicalement, peut-être est-ce de la colère. Adoucissement à 3:36 pour des explications, brèves mais essentielles. On comprend que le projet inachevé est politique:

Depuis que j’sais qu’ma terre est à moi
L’autre, y est en calvaire
Eh calvaire, on va s’enterrer

Retour du Mellotron, survolé de clarinette et ponctué d’éclats de guitare acoustique, sur trame d’une basse répétitive n’assurant que le rythme à suivre. C’est lent, presqu’inquiétant, jusqu’à ce que les vocalises prennent le dessus, vers 6:15, exprimant un début d’espoir. Vers 6:45, les 12 cordes nous amènent vers ce qui nous semble une conclusion, en crescendo, puis une voix, puis une seconde puis encore le Mellotron. Vers 8:35, on comprend qu’il y a encore à dire, la chose est annoncée par des cordes de nylon, puis des paroles chantées par Fiori, comme un hymne (on pense ici à « où est passé tout ce monde« , sur le premier album), autre crescendo interrompu par un Mellotron sombre. L’hiver est arrivé.

Piste 4: En pleine face (4:51)

Encore une fois, ce sont les ondes Martenot qui ouvrent la marche: même motif, mais un octave plus haut. Fiori reprend le chant, guitare en main, bientôt accompagné à l’accordéon de Normandeau, par la basse, les claviers et les ondes, en surpiqure. La chanson nous parle d’amours gelées, mais il y a dans la musique une chaleur diffuse, comme si l’espoir était permis. À 2:35, le chant de Fiori implore, tout doucement. On repart alors vers un autre crescendo, le refrain devant éventuellement être remplacé par les vocalises, tandis que la musique, un peu vieux jazz français, laisse prévoir que l’hiver, bientôt, sera chose du passé.

Piste 5: Histoire sans paroles (17:12)

Une longue instrumentale pour clore cette histoire. On est au bord de la mer, une guitare simple s’accompagne d’une mélodie en majeur à la flute traversière. Bientôt, le Mellotron viendra densifier la chose, mais toujours dans un ton champêtre. C’est paisible, voire heureux, jusqu’à 2:45, alors que le Mellotron prend la relève, seul, pour une transition plus dramatique nous menant à un piano-flute en trame de fond à un thème installé à la guitare solo, répété à deux, puis à trois instruments. Le thème se décompose dans l’onirique vers 5:00. On est maintenant dans les limbes, dans la plus grande tradition musicale progressive, même si le son demeure distinctivement celui d’Harmonium. Vers 7:00, le chaos cède à place aux claviers seuls, inquiétants. À 7:30, on commence à comprendre que la suite pourra être heureuse: le piano prend le relais, intense mais sans dissonance, puis ralentit pour laisser une place aux vocalises de Judy Richards, établissant une mélodie simple qui sera la trame narratrice pour les prochaines minutes, pastorales, de la pièce. Vers 10:00, l’inquiétude revient, encore par la voix interrogatrice du Mellotron. Les sons de la mer nous reviennent, de même qu’une guitare en triolets, bientôt ornementée par les clavier et la flute. L’apaisement sera, cette fois, progressif. La tension narrative subsiste tout du long, alimentée par les changements d’instrumentation, par exemple à 13:00, lorsque l’orgue prend le relais à la guitare pour un passage circassien ambigu. On passe en majeur vers 14:30, on peut se permettre d’être optimiste pour cette cinquième saison, qui se termine par le thème d’entrée, à la flûte heureuse.

Pour aller plus loin

L’œuvre entière d’Harmonium commande une place dans toute collection de musique « prog » un tant soit peu sérieuse. Par ailleurs, plusieurs albums produits par des membres de Harmonium après la dissolution du groupe méritent également une oreille attentive, notamment 200 nuits à l’heure (de Serge Fiori et Richard Séguin), ou encore le rarissime Transfert, du claviériste Serge Locat. Par ailleurs, l’ONF a produit, en 1978, un documentaire intitulé Harmonium en Californie, relatant l’expérience du groupe alors qu’il accompagnait une mission commerciale conduite par le gouvernement québécois, sous la gouverne de René Lévesque. Outre l’intérêt historique de la chose, le document présente des versions à cru de certaines pièces de l’Heptade, de même que l’intégralité d’une chanson qui n’apparaîtra que dans 200 nuits à l’heure. En outre, on y voit un groupe à son apogée musicalement, mais qui croulera peu après sous le poids de pressions de diverses natures, dont celles exercées sur Fiori, d’accepter le principe d’une adaptation anglophone de l’Heptade. On le remerciera de ne pas avoir dénaturé cette œuvre si importante.

P.S.

Serge Fiori aura célébré, lundi dernier, son 72ème anniversaire. Espérons donc que cette humble chronique se présente à lui comme un cadeau. Elle est certainement, par ailleurs, un hommage à l’ensemble de son œuvre.

P.S. #2

On me suggère d’associer à mes chroniques des images (photos de pochettes, images des groupes sur scène, etc…). Pourtant j’hésite, tous ces trucs étant protégés, à juste titre, par des droits d’auteurs. Si jamais tu vois apparaître des images, c’est que j’aurai résolu ce litige et que je serai assuré de la légalité de ma démarche. D’ici là, je t’invite à utiliser les liens que j’inclus à mes textes pour rendre le tout un peu plus vivant!

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