Album du vendredi #5

Studio Tan

Artiste: Frank Zappa

Année: 1978

L’Oncle Zappa, ma seule idole, guitariste atypique mais foutrement doué, compositeur boulimique, rockeur iconoclaste, adulescent attardé, pince-sans-rire, aura tout de même laissé sur cette Terre Grise de Dieu près de 60 albums, de même que des archives méticuleusement construites de tout ce qu’il aura produit, en studio ou en spectacle, et qui permettront l’édition posthume de plus de 50 autres albums, sans compter une quinzaine de compilations. Entre deux cigarettes (sa seule drogue ou, selon son propre aveu, son légume favori), il aura également produit 14 albums d’artistes divers, notamment pour ses amis Alice Cooper et Captain Beefheart, de même qu’il aura participé à la réalisation de 5 autres dont, fait amusant, Swing, Charlebois, Swing de Robert Charlebois. Sa carrière comporte enfin quelques incursions dans l’univers du cinéma, en tant que réalisateur, de compositeur ou d’acteur. Bref, le catalogue artistique de Frank Zappa a autant de volume que de muscle.

Au fil de ses pérégrinations, Zappa aura côtoyé plus d’une cinquantaine de musiciens, certains célèbres et la plupart de très haut calibre tant certaines des partitions qu’il aura produites comportent des exigences techniques exceptionnelles. Il aura également frayé dans la sphère politique, militant, entre autres enjeux, pour la liberté d’expression, jusqu’à se présenter aux élections présidentielles américaines. On l’aurait certainement préféré à d’autres clowns ayant des ambitions similaires!

L’album choisi n’est certainement pas le meilleur album de FZ ni le plus connu: en fait, il s’agit du fruit d’un litige entre Zappa et Warner, compagnie avec laquelle il entretenait des rapports difficiles. Souhaitant rompre ses liens avec la maison de production alors qu’il devait encore produire quatre disques, Zappa a proposé un album quadruple, intitulé Läther. Comme la chose avait été refusée pour des raisons commerciales qu’on peut comprendre, Zappa a décidé de diffuser le contenu intégral des quatre albums en direct sur une radio FM de Pasadena, avertissant les auditeurs de préparer leurs enregistreuses parce que ce contenu ne serait probablement jamais plus disponible pour eux. Évidemment, les gens de la Warner ont été furieux de cette immolation musicale publique. Aussi, ils ont choisi de mutiler l’album Läther en quatre vinyles distincts: Zappa in New York, Sleep Dirt, Orchestral Favorites et, évidemment, Studio Tan. Ces quatre albums, mis en marché sans l’autorisation de Zappa, ont été depuis retirés, et Läther a été lancé à titre posthume en 1996, longtemps après n’avoir été accessible qu’en bootleg.

Choisir Studio Tan est donc, en quelque sorte, un témoignage sur le personnage Zappa. Également, l’œuvre elle-même offre, par la diversité des approches musicales qu’elle renferme, une fenêtre unique vers l’univers FZ. On y trouve une large palette de styles, d’une pop à la limite du kétaine à un jazz cérébral, en passant par de la musique atonale ou encore par un rock viscéral. Bien sûr, on peut ne pas aimer; on peut même réprouver l’humour douteux, voire parfois scatologique, de l’oncle Frank; On peut même grincer des dents à l’écoute de ses solos de guitare improvisés, rarement mélodiques. Cependant, cher lecteur, je t’invite à une écoute attentive et ouverte. Peut-être pourras-tu piger le génie derrière la chose. Dans le cas contraire, tu sais bien que mon appréciation à ton égard demeurera inconditionnelle.

Piste 1: The Adventures Of Greggery Peccary (20:54)

Nous voilà déjà devant le plat principal de l’album, un genre d’opéra rock disjoncté relatant les aventures d’un petit sanglier qui travaille au sein d’une entreprise chargée de créer des modes et des passe-temps pour le bon peuple. Un jour, inspiré par les dieux, il invente le calendrier. La chose, fort appréciée, notamment par les secrétaires de son bureau, déplait pourtant à un groupe de hippies, lesquels disposent maintenant d’un outil leur permettant de constater… qu’ils sont devenus vieux! Aussi, ils pourchassent le porc pour lui faire la peau, alors qu’il rentre chez lui à bord de sa Volkswagen rouge. Après une poursuite exaltée, Greggery se réfugiera dans la bouche d’une montagne vivante pendant que les hippie, semés mais tout de même galvanisés par cette poursuite, organiseront une orgie. Le petit cochon sauvage devra enfin, pour se sortir du pétrin, consulter un gourou qui lui offrira, moyennant rémunération, la voie vers une vie meilleure.

Je sais, c’est un peu ridicule, mais, dans le fond, la formule est identique à celle d’une fable. On ne pense pas que cette histoire de cigale et de fourmi soit ridicule, mais pourtant, ça l’est tout de même un peu, si on regarde le truc de La Fontaine au premier degré. Pour la forme, on pense aussi à Pierre et le Loup, fable symphonique de Prokofiev: la pièce de Zappa comporte en effet des personnages et des situations qu’on peut identifier musicalement par des thèmes ou des instruments. L’aventure mène également à l’énoncé d’une morale ou, du moins, d’un certains nombre de jugements sur le monde tel qu’il se présente aux yeux de l’auteur. Bref, la formule en soi n’est ni nouvelle ni ridicule en soi; on dira tout de même que les propos témoignent assurément d’une posture résolument irrévérencieuse du musicien de même que d’un sens de l’humour qui ne ralliera peut-être pas tous les auditeurs.

Fidèle à ses habitudes, Zappa récupérera certains éléments musicaux de sa production antérieure pour élaborer le produit fini, procédant plus ou moins par collage. D’aucuns prétendent, d’ailleurs, que l’œuvre musicale de Zappa est davantage une évolution continue de thèmes et de phrases fixées à différents moments de son histoire qu’un ensemble d’éléments de création distincts. Il en va de même des personnages. Par exemple, la montagne dans laquelle Greggery se réfugie est en fait Billy the Mountain, le personnage central de la pièce du même nom, parue en 1972 sur l’album Just another band from L.A. Celles et ceux qui sont familiers avec cet album reconnaîtront tant le personnage que le thème musical qui lui est associé.

Je te laisse maintenant, cher lecteur, découvrir par toi-même cette fable satirique. J’attirerai simplement ton attention sur certains éléments musicaux méritant d’être commentés plus spécifiquement. Ainsi, à 1:05, après une présentation du personnage sur fond de musique moderne qui laisse tout de même comprendre tout le ridicule de la proposition, on entend un premier clin d’œil musical au caractère sulfureux de notre ami cochonnet (swank suave). À 3:20, on comprend tout le côté pastiche de la musique qui nous est présentée quand on entre de le coté sombre de la ville, avec tous ces édifices gouvernementaux. Parfois, le clin d’œil est ponctuel, comme à 5:12, quand on présente les différentes modes que notre cochon a pu lancer (le twist, le mouvement Flower Power). Parfois, il conduit à un élan musical plus construit, par exemple cette illustration des stratagèmes utilisés par la firme pour lancer ces modes (de 5:26 à 6:00). On accroche sur l’histoire ridicule, sans trop s’apercevoir que la trame musicale est ciselée avec une précision redoutable.

L’entrée en scène des hippies, mécontents d’avoir un outil leur permettant de connaître leur âge, permet à Zappa, à partir de 10:25, de multiplier les effets et les références musicales évocatrices d’éléments du récit, jusqu’à l’apothéose du love-in de nos amis hippies, vers 12:50. L’évocation musicale de Billy The Mountain (et de sa femme Ethel, un arbre perché sur son épaule) se trouve par ailleurs à 11H40. On passe alors brièvement à un univers plus jazz, par ailleurs robuste. Le narratif nous ramène à un peu de calme, avant que Greggery réalise qu’il se trouve dans la bouche d’une montagne vivante (eh, oui…). Pour se tirer du pétrin, il interpelle, sur un fond jazz, un « philostophe » qui tente de lui vendre une série de consultations. On réalise rapidement la fraude, du moins musicalement. Au terme de l’histoire, l’appel à une contribution financière conduit à une finale dans une éclatante confusion.

Ouf! On reprend son souffle et on passe à la seconde piste.

Piste 2: Lemme Take You To The Beach (2:44)

Parce qu’on aura travaillé fort pour cette première piste, Zappa nous offre une petite pause. L’entrée est tout de même énergétique, avec ce synthé sautillant d’une arpège à l’autre sur fond de percussions hyperactives. On comprend aussi, dès le premier couplet amorcé, qu’on est encore dans la satyre. Zappa recourt, comme il le fait souvent, à des voix en falsetto (à la Bee Gees dans Stayin Alive). Jusqu’à 1:00, on est dans une pop bonbon, bourrée de la-la la et de woo-woo, l’arrangement musical nous rappelant par ailleurs Las Vegas, époque quétaine, genre la chanson thème du Love Boat. Entre 1:00 et 1:45, Zappa nous propose une musique plus dégagée, par moments, de ses ancrages pop, alors qu’une reprise de l’air initial nous recolle un air amusé, jusqu’à la toute fin, ornementé d’une chiure de guitare électrique en fade out. Amusant, exécuté avec maestria.

Piste 3: Revised Music For Guitar And Low-Budget Orchestra (7:35)

On s’en va ailleurs.

La guitare acoustique de Zappa ornementée par un simple piano sur fond, discret, de batterie cool jazz annonce du sérieux. Bientôt, un métallophone rajoutera au climat. On reconnaîtra le phrasé Zappa, les mélodies ne sont jamais directes, les tonalité sont atypiques, les brèves explosions guitaristiques ne sont jamais sur la dominante. Même si, parfois, l’oreille profane voudrait dire que c’est du n’importe quoi. les passages à l’unisson et la synchronicité des instruments nous rappellent que tout ça est écrit, souvent à la note près. Chez Zappa, l’improvisation est fortement encadrée et circonscrite à des moments précis, rien n’est laissé au hasard. On profite de cette atmosphère jusqu’à 1:48.

Entre 1:50 et 4:15, on est dans du pur Zappa orchestral: percussions à l’avant plan, musique évocatrice de sons et de situation du monde réel bien davantage que porteuse d’une mélodie au sens classique du terme. On entend, clairement, que Zappa se trouve bien plus du côté de Bartok ou de Varèse que de celui de Mozart. Perso, j’aime beaucoup, mais ça ne s’apprécie que rarement à la première écoute; du moins, l’oreille est généralement peu familière à ce type de présentation sonore.

L’effort, que j’espère pour toi heureux, nous transporte à une transition, opérée entre 4:10 et 4:25, vers un passage structuré en bon vieux 4/4 rock, sur lequel vogue un solo de guitare acoustique suivi à l’unisson par les cuivres et les percussions, toujours à l’avant-plan chez FZ. On retourne dans le chaos (du moins relativement) vers 5:54, retour vers une section orchestrale utilisant les thèmes qu’on reconnait de la première section. À la toute fin, le calme s’installe et des violons nous appellent doucement vers la prochaine pièce. Viens, viens…

Piste 4: RDNZL (8:13)

À l’écoute « comme on faisait avant », c’est-à-dire en continu. il n’y a pas de pause sonore qui sépare RDNZL (dire reedunzel) de la pièce précédente. Pour information, c’est ainsi que Zappa aurait surnommé sa femme Gail, un genre d’abréviation pour « Redundant Rapunzel ». On a parfois de ces mots d’amour, dans un vieux couple…

Pour cette pièce, l’approche par collage est très évidente. Aussi, on peut d’abord identifier une entrée brusque, presque piochée, jouée à l’unisson par percussions et basse, 15 secondes qui nous mènent à un passage où alternent des passages de musique aux allures circassiennes et des bouts de jazz moderne, piano acoustique à l’avant. À 1:35, s’installe un jazz-rock qui servira de trame de fond, costaude par ailleurs, pour un solo de guitare électrique de l’ami FZ, nasillard mas flamboyant. Pour toute cette section, qui s’étire jusqu’à 4:44, on est dans l’improvisation collective autour d’une structure simple, en 4/4, ne comportant que deux tonalités, si bémol et do, en majeur. Ce procédé est fréquent chez Zappa, qui dirige l’orchestre en improvisant à la guitare. L’orchestre s’adapte aux éléments rythmiques ou tonaux du solo et la chose peut durer tant que le guitariste le souhaite.

Vers 4:44, on sort brusquement du solo pour se diriger vers un air jazz « quirky » introduit aux percussions et aux synthés qui vire sur un thème d’Halloween et un peu de bordel aux percussions. Cet étrange interlude cèdera la place, à 5:22, à une improvisation de George Duke au piano, sur un rythme vachement samba, qui se décomposera à 7:20, annonçant une finale où on reconnait le thème principal de la pièce. Le tout se termine par une courte phrase musicale étrangement convenue. Pouf, plus rien!

Pour aller plus loin

Par où commencer… En ce qui concerne plus spécifiquement l’œuvre principale de Studio Tan, je recommande une écoute de l’album Wazoo, édition posthume incluant une version instrumentale des aventure de Greggery Peccary, créée plusieurs années avant la version chantée. Par cette écoute dénuée du propos délirant, on réalise tout le talent de FZ comme conducteur, compositeur, improvisateur et metteur en scène musical. On réalise aussi que l’humour déployé dans la pièce est un subterfuge pour faire passer la pilule d’une musique peut-être trop complexe pour l’auditeur initial. On peut ainsi voir le cabotinage de Zappa comme un lubrifiant culturel, sans quoi plein de kids n’auraient pas pris la peine de tendre l’oreille à une œuvre qui déborde largement du cadre restreint de ce que leur offre généralement le rock FM.

Pour le reste, il y a tant de directions à prendre… Jazz? Hot Rats, sans hésitation. Rock? Joe’s Garage, les trois actes, hilarant par ailleurs, incluant la sublime Watermelon in Easter Hay. Par ailleurs, certains albums des Mothers sont des incontournables du catalogue Zappa, dont One size Fits All, Apostrophe et Over-nite Sensation. À partir de là, le champs et libre pour l’exploration. Mention spéciale, par ailleurs, à l’album Broadway the Hard Way, pour connaître un peu mieux le côté politique de Zappa.

Pour terminer, je m’en voudrais de ne pas référer à The Black Page. Cette pièce, qu’on retrouve principalement sur Zappa in New York / Läther, découle d’une discussion parmi les musiciens ayant côtoyé Zappa, à l’effet que les partitions qu’ils devaient confronter comportaient plus de noir que de blanc, tant il y avait de notes sur les portées. Aussi, Zappa a conçu une pièce extrêmement complexe pour batterie seule à l’intention de Terry Bozzio, alors membre de son groupe. Le batteur aura pris trois semaines à maitriser la chose, après quoi une mélodie et une orchestration ont été ajoutées, de même qu’une version « facile » a été crée, avec un groove plus accessible, en 4/4.

En voici quelques versions:

Bonne écoute!

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