Officiellement Jeune

Putain de merde.

J’ai 60 ans. Habituellement, je m’en fous un peu, du chiffre qui qualifie mon expérience de vie, mais là, 60, shit, ce n’est pas rien! Bon, je t’entends déjà, cher lecteur que j’apprécie quand même, tenter de me consoler en me lançant toutes sortes de foutaises: t’es pas vieux, c’est l’âge du cœur qui compte, aujourd’hui n’est encore que le premier jour du reste de ta vie, 60 ans, c’est le nouveau 40, et patati, et patata …

Exceptionnellement, je t’enverrai paître. Tout d’abord, je ne suis pas triste. Je suis en colère, plus précisément, en tabarnack: moi, Daniel Martin, 60 ans, merde, ça n’a pas de maudit bon sens! Je ne veux pas!

60 ans… Ce chiffre représente l’antithèse de ce que je suis dans ma tête. Je ne sais pas si tu ressens la même chose, mais il m’arrive de croire que j’ai cessé de vieillir quelque part pendant la jeune vingtaine. Je les vois bien, les autres qui vieillissent: ils s’enroulent autour de leur bungalow, ils arrêtent de vouloir changer les choses, ils se standardisent, ils ralentissent, ils se modèrent. Toi et moi, on n’est pas comme ça: les années passent et on demeure fougueux, irrévérencieux, on veut casser le moule, on mord. C’est dire, tant on est jeunes, non?

Bien sûr, j’ai épaissi un tantinet autour de la taille. Bien sûr, ma fougue commande un petit élan, surtout en sortant du lit. Bien sûr, le bon vin m’endort mais l’amour n’arrive plus tout à fait à me réveiller encore. C’est que, cher lecteur, ma jeunesse se cache. Elle elle là, tout de même, tapie derrière les rideaux de mon arthrose ou sous les couvertures de mon gras abdominal, savamment dissimulée derrière les broussailles de mes cheveux gris. Ma retraite, qui aura bientôt l’âge d’aller à la maternelle, constitue pour elle l’ultime déguisement. Ah, elle est futée, ma jeunesse, on reconnait là toute sa vivacité.

Elle se cache si bien, la coquine, que parfois, je ne la trouve plus. Je me surprends alors à faire le ronchonchon, à chiâler contre mes bobos de vieux, à laisser mon cul se complaire dans son Lazy Boy et à faire des trucs de vieux. Ces jours là, je me perds dans Candy Crush, j’écoute Gino jusqu’à la toute fin de Salut Bonjour, alors que les manchettes sont élimées tant elles ont été dites et redites, je trouve même que Mario Dumont a ben du bon sens, des fois.

Jeunesse, où t’es? Ça doit bien faire au moins soixante fois que j’ai compté les ans. Dis-moi où tu t’es cachée?

Chut, qu’elle me dit alors, tu vas réveiller tout le monde et ils vont croire que tu deviens gâteux. Ouf! Elle est bien là et elle me chuchote à l’oreille: tu sais bien que je serai toujours là, même si toi seul le saura. Plus le temps avance, et moins ça paraîtra, mais tout de même, je demeure en toi, aussi longtemps que tu le voudras bien. Me voilà rassuré.

Bon, ben, j’ai soixante ans, on s’en fout un peu, tu avais raison, cher lecteur, je devrais t’écouter davantage. Sur ce, je vais devoir te laisser parce que j’ai des trucs à faire, des trucs de jeune, tu comprends: d’abord, je vais sauter dans ma Mini Cooper (c’est pas une voiture de vieux, ça…) et je me dirigerai chez Super C pour courailler les spéciaux. On n’a pas d’argent à jeter par les fenêtres, nous les jeunes. Aussi, je vais récupérer mes bonis sur Monopoly Go; c’est le jeu de l’heure, ça, tu connais? Les jeunes comme moi, on trippe là-dessus. Après ça, un petit saut à la SAQ, pour s’acheter du fort, c’est vendredi après tout! Shooter!

T’en fais pas, je vais bien. Je vois mon psy lundi.

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