Album du vendredi #6

Album: Welcome to my nightmare

Artiste: Alice Cooper

Année: 1975

Parce qu’il n’y a pas que la prog dans le monde ni dans mon cœur, je t’amène aujourd’hui, cher lecteur, dans l’univers sinistre d’un certain Alice Cooper qui nous présentera son premier album solo. Voilà un homme qui s’inscrit dans la durée, faisant partie de notre paysage musical depuis une cinquantaine d’année et toujours actif, un peu comme Ozzy Osbourne, également né en 1948. Cooper partage également avec ce dernier un style musical pesant, un certain goût pour l’occulte de même qu’une histoire de volatile dépecé. En outre, les deux artistes font partie de la mouvance musicale qui clouera définitivement le cercueil au mouvement hippie.

Plus encore, Alice Cooper figurera parmi les précurseurs du mouvement glam rock, qui aura connu son apogée, que dis-je, son apothéose, avec le groupe Kiss. Assez tôt dans sa carrière, ses performances sur scène recourront à divers accessoires associées à l’univers fantasmatique décrit par ses chansons: guillotines, potences, reptiles et autres trucs charmants de même nature, le tout accompagné d’une scénarisation destinée à choquer, à la manière du film d’horreur. Grâce à la contribution d’artistes tels qu’Alice Cooper, les spectacles rock devenaient de plus en plus des évènements multimédia, la musique devenant le médium pour une pratique artistique plus large, incluant des effets pyrotechniques, visuels ou théâtraux.

Musicalement, Alice Cooper, c’est généralement du muscle primaire et, très honnêtement, ce n’est pas ma tasse de thé. Il y a tout de même une exception notable: l’album Welcome to my Nightmare. Produit par Bob Ezrin, un claviériste et collaborateur de la première heure qu’on associera plus tard à la production d’albums tels que The Wall ou le premier album solo d’un certain Peter Gabriel, l’album se démarque du style habituel de Cooper par sa musicalité, par la diversité de ses influences et par la qualité indéniable des compositions. On retrouve tout de même dans cet album concept des thématiques chères à l’artiste, qu’il explore à travers les cauchemars du personnage principal, Steven. Il y sera en effet question de violences, d’araignées tueuses, d’enfance maltraitée et même de nécrophilie. Un réjouissant menu.

Piste #1: Welcome to my nightmare (5:19)

Cette première pièce, au titre de l’album, annonce tant le contenu musical que le ton et l’histoire de l’album. On nous invite au cauchemar de Steven et on nous décrit toutes les belles choses qu’on y trouvera. Musicalement, ça s’ouvre en douceur, mais on sent déjà la tension, qui ira effectivement montante. Coups de basse vers 1:20, ça ne peut être que Tony Levin, bassiste émérite au jeu unique ayant fortement imprégné le son de Peter Gabriel et de King Crimson (à partir de 1980), qu’on entend également comme bassiste principal sur l’album Jaune, de Jean-Pierre Ferland. Bref, on est entre mains expertes et ça s’entend.

À 1:54. on quitte la trame musicale installée pour une petite pause à la James Bond, qui semble annoncer le traditionnel solo de guitare, mais non! Apparition des cuivres à 2:28, avec clavier et guitare solo en dentelle davantage qu’au centre. Il y a du jazz là-dedans, du swing et, décidément, beaucoup d’énergie musicale. Le cauchemar a commencé.

Piste #2: Devil’s Food (3:38)

Pièce pesante, retour rapide dans l’univers traditionnel d’Alice Cooper, mais c’est travaillé: on est quand même en 6/4 pour toute la section « chorale ». Accalmie et atmosphère de tension, vers 1:35: on se retrouve dans un musée, le guide nous accompagnant dans la section des araignées avec un enthousiasme macabre. La voix est celle de Vincent Price, comédien de genre qu’on entendra de nombreuses années plus tard dans Thriller. Passage rigolo mais efficace qui nous conduit à la pièce suivante

Piste #3: The Black Widow (3:37)

Encore une fois, on retrouve le style pesant et primaire de Alice Cooper en entrée, mais la production, toujours impeccable, rajoute des chorales d’enfants en appui au refrain. En outre, quoique les ingrédients habituels du hard rock soient présents et adéquatement musclés, c’est l’histoire qui figure au centre et c’est elle qui guide la musique. L’approche de compositions est davantage celle de la comédie musicale. On le voit dans les transitions, comme à 2:30: le rock pesant cède le pas à une section « big band », l’armée des disciples de la veuve noire avançant triomphalement vers la perte de l’humanité… Finale en apothéose, dans la plus pure tradition rock.

Piste #4: Some Folks (4:19)

Contre toute attente, on se retrouve dans une atmosphère de music hall, la sauce rock ne s’exprimant qu’au refrain. À 2:02, on transitionne dans un univers musical qui rappelle Hair ou du Elton John, époque Saturday Night’s Allright for Fighting, et on oscillera entre ces deux univers musicaux jusqu’à la fin. Terriblement efficace!

Piste #5: Only Women Bleed (3:30)

Changement de ton pour cette très belle pièce, très triste, on est plus proche de la pop ici, avec une production toujours aussi efficace en soutien à une voix plus authentique de Cooper, moins éraillée, plus posée. Break musical entre 2:00 et 2:30, en crescendo: Alice Cooper reprend sa voix éraillée pour mettre en mots le quotidien de cette femme maltraitée par son conjoint violent, probablement la mère de Steven. On retrouve rapidement la douceur triste du début. On est ému, et ça se termine.

Piste #6: Department of youth (3:18)

On est dans du rock assez conventionnel, ici, même proche du banal à la Kiss, du moins en entrée de jeu et, encore une fois, c’est la production qui sauve la mise: chorale de jeunes, instrumentation variée, guitare hyper expressive en soutien au ton moqueur du chanteur. Petite blague en fade out pour saler le tout. Bien fait pour Donnie Osmond!

Piste #7: Cold Ethyl (2:51)

Ah, la cloche à vache! Quel moteur pour un beat quand même… Du moins, c’est l’instrument qui nous propulse dans l’univers de la froide Ethyl et dans cette ode, somme toute rigolote et bourrée de jeux de mots, à la nécrophilie. Les gémissements de la pauvre macchabée et la guitare métallique, vers 1:30, me font penser à Paradise by the Dashboard Light, de Meat Loaf. On doit cette atmosphère au jeu inspiré des deux guitaristes, Steve Hunter et Dick Wagner, comparses de la première heure d’un certain Lou Reed et qui auront par ailleurs largement contribué aux compositions et aux arrangements de l’album. Les deux musiciens collaboreront de nouveau avec Bob Ezrin, quelques années plus tard, à la création du premier album solo de Peter Gabriel.

Piste #8: Years Ago (2:51)

On entre ici dans la folie du personnage principal, qui semble se confier à sa mère. La musique est structurée autour d’un rythme de valse pulsé par un clavecin dissonant, l’ornementation exulte le chaos, la folie enfantine. On comprend vers la fin qu’il s’agit en fait d’une sorte de régression de ce Steven, maintenant adulte et fort peu équilibré par ailleurs!

Piste #9: Steven (5:52)

On entre dans la vie du personnage principal par un piano, on pense tout de suite à L’Exorciste. Steven, enfant, prend alors la parole au travers un chant fragile d’Alice Cooper, comme un murmure. Crescendo au second couplet, tant dans la folie qu’on perçoit dans la voix que du côté de la musique. C’est davantage burlesque qu’opératique, mais c’est très efficace pour maintenir notre attention jusqu’au refrain qui explose, à 1:30.

D’après mes copains sur Wikipédia et sur Songmeanings.com, cette pièce nous fournit une clé de lecture pour l’ensemble de l’album. Elle donne d’abord la parole à Steven, le père, un nécrophile psychopathe, puis à sa femme, la pauvre, avec qui notre sympathique héros trouvera bien davantage son pied après sa mort qu’avant, mais qui aura tout de même donné naissance à Steven Jr, bébé naissant que Steven le père trucidera dans les premières minutes de sa vie. Pour justifier l’horreur, notre ami s’identifiera aux araignées, pour qui tuer ne comporte pas d’enjeu moral. Voilà le concept élucidé!

Musicalement, on a les deux pieds dans un rock wagnérien, l’analogie à MeatLoaf ou à Utopia tenant encore une fois la route. L’exercice est soutenu par cuivres et cordes, le drame est appuyé pesamment par une guitare électrique de plus en plus présente. Du grand rock.

Piste #10: The Awakening (2:25)

Éveil de Steven après la nuit meurtrière: musicalement, on adopte la forme caractéristique de la comédie musicale, avec une reprise des thèmes de Steven et de Only Women Bleed, la musique n’étant par ailleurs qu’un soutien à la parole d’abord dite puis chantée et à l’établissement de l’atmosphère de confusion puis à l’éveil de notre amusant psychopathe, somme toute assez fier de sa glauque performance.

Piste #11: Escape (3:20)

En guise de conclusion pour cet album, on a droit à un rock un peu « hop la vie », pas très lourd, comme s’il fallait que l’auteur nous ramène à l’ordre pour nous faire comprendre qu’après tout, cette histoire de psychopathe nécrophile, ce n’était que ça, une histoire et qu’il faut bien lâcher son fou comme on peut! Dans le fond, Alice Cooper nous parle du caractère cathartique de son personnage et de son travail sur scène.

Musicalement, c’est dans la tradition pop rock, bien fait et joyeux. On a même droit à une référence musicale à Tommy, des Who, entre 1:12 et 1:36.

Pour aller plus loin

À part cet album, que je connais depuis mon adolescence et que j’écoute régulièrement depuis, et toujours avec le même plaisir, je ne connais pas grand-chose de l’œuvre musicale de Alice Cooper, sinon quelques succès qui n’invitent pas à une exploration plus soutenue. Pour moi, la musique d’Alice Cooper est un davantage un produit de consommation qu’une œuvre artistique. Peut-être est-ce là l’aveu de mon snobisme musical, mais, tu sais, il y a tant à entendre qu’on se fait des priorités. Aussi, les préjugés sont parfois un filtre nécessaire! Je dirai quand même que j’aurais bien aimé voir le type sur scène, avec tous les trucs de son métier: potence, guillotine, serpent et autres joyeux artifices!

Sur le plan musical, il faut sortir de l’œuvre d’Alice Cooper pour trouver des équivalents. Je pense notamment à deux albums des Who, soit Tommy et Quadrophenia, des trucs rock, très réussis par ailleurs, qui adoptent le format de la comédie musicale. On pourrait aussi citer the Rocky Horror Picture Show, où on retrouve, entre autres artistes, le chanteur MeatLoaf dont il a été question plus tôt. On peut enfin penser à Dream Theater, notamment l’album The Astonishing, mais musicalement, on est à un tout autre niveau, tant le muscle de la virtuosité y est déplié.

Sur ce, cher lecteur, bonne écoute! On se retrouve la semaine prochaine sur quelque chose qui nous ramènera résolument dans la trame progressive. Eh oui, dirons-nous en guise d’indice!

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