Album du vendredi #7

Album: Close to the Edge

Artiste: Yes

Année: 1972

Cinquième album du groupe britannique Yes, Close to the Edge (CTTE) constitue l’un des albums de musique dite progressive parmi les plus célébrés. Il figurera notamment au cinquième rang des meilleurs albums progs selon la revue Rolling Stones, alors que le groupe lui-même s’avèrera très certainement l’une des formations qui définira ce genre musical. Les »progheads » préciseront que les musiciens qui auront pris part à la création de cet album constituent ensemble la forme la plus aboutie du groupe. Ceux-ci méritent donc une présentation individuelle.

Il y a, tout d’abord, les membres de la première heure:

  • Le chanteur, Jon Anderson, âme et voix du groupe entre 1969 et 2005, sauf pour un bref hiatus au début des années 80;
  • Le bassiste Chris Squire, dont le style hyperactif et le son unique ont inspiré les plus grands interprètes de cet instrument habituellement plus discret;
  • Le batteur Bill Bruford, qui quittera le groupe dès l’album CTTE achevé pour se joindre à King Crimson; il poursuivra plus tard une carrière d’exception dans le monde de la musique jazz et progressive.

Se joindra ensuite à ce noyau, en 1970 et pour la plus grande part de l’existence de Yes, le guitariste Steve Howe. Ce musicien hyper compétent, dont le jeu est fortement inspiré par les grands du jazz, dont Django Reinhardt, aura un impact profond sur le son du groupe, par son jeu hors normes et par ses habiletés à la composition. Le claviériste Rick Wakeman complètera la formation. Musicien aguerri et déjà connu pour sa participation au groupe progressif The Strawbs, Wakeman participera aux premières œuvres majeures du groupe et gravitera autour de ses membres au fil d’une carrière solo qui perdure. Ensemble, ces cinq musiciens établiront les fondations sur lesquelles le groupe pourra se construire, nonobstant les changements de personnel ou l’évolution des technologies.

L’album ne comporte que trois pièces, dont deux sont élaborées à partir de sections clairement identifiées sur la pochette. Le son est dense, de même que la virtuosité des musiciens est évidente tant sur le plan du jeu que sur la maîtrise des sonorités. Cette appropriation des dernières technologies pour la production musicale sera d’ailleurs une des marques de commerce du groupe Yes tout au long de son existence. Autre trait caractéristique, les paroles sont généralement cryptiques, le propos des chansons tournant, surtout pour les premiers albums, autour d’un ésotérisme à saveur Peace and Love. La sonorité des mots a probablement plus d’importance que les paroles elles-mêmes, quoi qu’on dénotera éventuellement des préoccupations écologistes et Nouvel-Âge.

Dernier détail, c’est le deuxième album de cet exercice qui a été produit en 1972… À cette époque, on dit qu’ils mettaient quelque chose dans l’eau potable, mais cela n’a jamais été prouvé!

Piste 1: Close to the Edge (18:32)

En première minute, ces gazouillis sur fond de musique atmosphérique qui évoluent en crescendo ne nous préparent pas du tout à cette explosion sonore à 1:00, basse tonitruante et guitare solo jouée le plectre collé sur le pont, ce qui donne un son très métallique avec une attaque très prononcée. C’est à la limite de l’agression, le tout accompagné d’une batterie et d’un clavier (à partir de 1:20) hyperactifs. À 1:58 et à 2:12, un chœur de voix ponctue cette soupe dense mais savoureuse, qui aboutira vers 2:58, à une accalmie qui semble installer un thème mélodique à la guitare électrique, thème qui oscillera entre le majeur et le mineur, qu’on quittera à 3:52 pour un groove en 6/8 incluant les premières paroles chantées, à plusieurs voix en harmonie, avec un accompagnement à la mandoline qui rocke solide. Après une pause, à peine une seconde de suspense aux claviers, en second couplet est entamé, puis le refrain associé à cette partie.

On navigue au sein de phrases musicales établies autour des mélodies principales jusqu’à environ 7:58. On aura d’abord constaté la qualité de la composition: tout est très construit et joué avec aplomb, par exemple ce solo de guitare atypique à 4:52. Aussi, on ne voit pas les sutures autour des « riffs » ou des sections mélodiques. La musique se présente comme un tout, sans véritable cassure entre les sections, ce qui est assez exceptionnel pour le genre, la majorité des œuvres progressives plus longues sont faciles à défaire en morceaux distincts.

Après ces premières 8 minutes, on se retrouve dans une accalmie, rythme lent et instruments en canon puis, dans une pause onirique à 8:30. Ici, le changement de section est clair. Un nouveau refrain s’introduit progressivement, vers 10:10, ponctué par un motif musical qu’on reconnait de la section précédente et qui sera récupéré à diverses reprises (I get up, I get down). La montée en intensité des voix, à 12:00, nous mène à un passage solennel, grandes orgues tonitruantes, qui se décomposent en synthés. À 14:10, on revient dans cette intensité des premières minutes, avec la basse encore en avant plan, et on transitionne dans quelque chose de plus jazz vers 15:00. On reconnait les motifs musicaux, mais encore une fois le traitement est très différent par le jeu et par le choix d’instrumentation. Retour de la mélodie des premières minutes à 15:54. Vers 16:50, on sent une conclusion s’installer et, après les dernières paroles, on retourne aux oiseaux et au ruisseau des premières secondes.

Piste 2: And You And I (10:07)

L’intro est délibérément brouillonne, le guitariste s’amuse avec les harmoniques, comme s’il essayait de trouver un air ou une séquence d’accords. Un pattern s’établit et le tout commence vraiment, après une semonce de la basse. On est dans du plus mollo, presque folk, mais c’est mélodieux, et impeccablement construit. Deuxième couplet à 2:20, auquel s’ajoute une guitare trafiquée. À 2:52, diversion, toujours en retenue, mais la basse est bien présente. Décidément, les variations mélodiques se succèdent rapidement mais ça coule comme de l’eau. Encore une fois, la construction est impeccable.

À 3:45, on change de ton: les claviers prennent le dessus pour une phase plus ample, majestueuse, les voix participants à partir de 4:58, et on retrouve le refrain s’étant installé plus tôt. À 5:48, la guitare acoustique reprend le dessus avec les explorations des premières secondes, mais repart dans une direction complètement différente à 6:16, folk simple accompagné de Moog plus de la voix de Jon Anderson. Ça se densifie, mais la guitare, électrique cette fois, demeure au centre, brillante et imaginative. À 7:48, autre changement de rythme, complexification en fait, avec les synthés qui prennent l’avant plan et on retourne à la mélodie et à l’ampleur des premières minutes. Vers 9:20, on croit que c’est bien fini, mais une dernière reprise, tout en douceur, nous attend encore, quelques secondes à peine. On nous dépose à la fin de la pièce, délicatement.

Piste 3: Siberian Khatru (8:54)

Après une entrée dynamique à la guitare électrique, on nous amène vers une Sibérie vachement rythmée, en 4/4 pour trois portées puis en 3/4 pour la quatrième, pour la première minute. On tombe ensuite dans un 4/4 à consonnance jazzée, la musique est pointue, serrée. Les voix arrivent, toujours en harmonie, et la mélodie s’établit jusqu’à 1:30, où la pause nous amène à un air plus contemplatif, assez brièvement puisque le rythme du départ est repris jusqu’à ce qu’un second couplet s’amorce à 2:00. Le procédé se répète jusqu’à 2:54. Après coup, on nous amène ailleurs, vers un espace où les instrumentistes s’étirent les muscles: d’abord la guitare (en fait, un sitar électrique que Steve Howe utilise assez souvent), puis le clavecin, avec basse en contrepoint. Une guitare slide enchaîne et nous mène à un point de tension dans la partition, à 3:48, jusqu’à la reprise du thème du début. Pas linéaire du tout, ce truc!

Autre changement de style à 4:15, Jon Anderson calme les choses, mais on sent que ce sera bref. En effet, à 4:50, après quelques portées d’une musique métronomique, le thème musical principal est repris avec énergie. On a enfin droit à une ultime accalmie, mais on sent davantage la tension dramatique, notamment par l’intensité des claviers. À 6:18, ça repart en vrille avec le thème du début, jusqu’à 7:02. À ce moment, on demeure dans le thème mais l’arrangement devient spectaculaire, les voix ponctuent le duo basse et batterie, comme s’il ne restait du thème que son squelette rythmique, alors que la guitare continue son travail de fond, répétitive mais chirurgicale. On revient une dernière fois sur le thème initial, question de laisser les instruments s’exprimer une dernière fois, peut-être la seule improvisation de basse et de guitare de toute cette pièce extrêmement structurée. Fin en fade out

Pour aller plus loin

On adore Yes, ou bien ça nous tombe sur les nerfs… C’est de la musique compliquée, touffue et, souvent, les sonorités divergent du déjà-entendu qu’on retrouve généralement dans le rock FM. Comme je suis bien installé dans le premier camp, il faut lire ce qui suit avec ce filtre!

À mon humble avis, donc, on peut difficilement se tromper avec les albums des premières années, je dirais de Fragile (1971) jusqu’à Going for the One (1977). Après cette période, le temps, de même que les pressions liées au coût de plus en plus élevés pour la production d’albums et de spectacles a pesé lourd sur la créativité du groupe. Malgré tout, et comme c’est souvent le cas pour ces groupes qui prennent de l’âge (pensons ici à Genesis…), les albums de Yes des années 80 ont certainement été les plus lucratifs et les plus vendus, du moins au moment de leur lancement.

Pour retrouver l’esprit musical de Yes ailleurs, il faut d’abord aller voir du côté des albums produits par les membres isolément, par exemple Fish out of Water, de Chris Squire ou encore l’excellent Olias of Sunhillow, de Jon Anderson. Par ailleurs, l’esprit musical du Yes des années ’70 perdure et s’entend encore clairement chez plusieurs groupes actuels dont on parlera certainement plus tard dans le cadre de l’exercice des « 100 albums.. ». Je pense notamment à Haken, à The Flower Kings ou, surtout, à Wobble.

Pour l’heure, cher lecteur, je te laisse à tes pensées et aux écoutes que tu pourras faire, peut-être inspirées par cette humble chronique, et je te retrouverai bientôt, dans quelques semaines cette fois. Il faut bien que la vie se vive ailleurs que sur le Web, parfois! Ne m’en veux pas, je serai de retour bientôt, avec une sélection qui te surprendra peut-être…

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