Album: Script From a Jester’s Tears
Artiste: Marillion
Année: 1983
1983… Le prog est moribond, enseveli sous des nappes de sauce synthé, les Buggles chantent avec Yes, Phil Collins se gave goulûment dans le sirop pop et la sauce R&B, Styx se ridiculise avec Mr Roboto, et je m’apprête, la mort dans l’âme, à quitter ce bas monde du rock vers un avenir meilleur, tiré par le haut par le jazz fusion, Uzeb en tête. Arrive alors sur ma platine cet album de Marillion, un nouveau band britannique, et mon aiguille frétille à nouveau, bandée par des sons que je croyais ne plus jamais entendre.
Il s’avèrera que j’aurai tort: la musique dite progressive perdurera, sous plusieurs formes par ailleurs, à travers quelques-uns de ses groupes fondateurs, notamment King Crimson, mais aussi par un ensemble de nouveaux joueurs qui constitueront le mouvement « neo-prog »: Marillion, IQ, Pendragon, Arena, Spock’s Beard et autres Porcupine Tree, ignorés pour la plus grande part par la radio FM, maintenant fédérée par l’industrie du hit. Je ne découvrirai ce mouvement que beaucoup plus tard dans ma vie de mélomane, pandémie aidant, mais j’avais en main, dès 1983, cet album de Marillion et je n’en revenais pas…
Bien sûr, il ne s’agit pas d’une œuvre d’exception: les premiers albums sont rarement des magnum opus. On sent bien, à l’écoute, tant le manque de moyens financiers et d’expérience en studio que les faiblesses au niveau de l’interprétation ou des arrangements. Pourtant, il y a dans cette galette une flamme créative qui transpire dans chaque pièce et qui fait qu’on écoute la chose « comme dans le temps », d’un bout à l’autre, sans lever l’aiguille. Il y a aussi des envolées de guitare inspirées, de même qu’un chanteur plus grand que nature dénommé Fish, personnage d’une intensité qu’on n’avait pas vue ni entendue depuis le Peter Gabriel des premières heures de Genesis…
Et c’est pour ça que j’en parle ici!
Piste 1: Script for a Jester’s Tears (8:42)
C’est la voix de Fish qui ouvre la marche, émotive au fort accent écossais, accompagnée par un piano solo pour une première minute. Une transition à saveur celtique nous mène à une seconde section en 7/8, là ou on découvre cette voix incroyable de théâtralité, puis à une autre transition vers un 4/4 intense, la musique est plus violente… Bref, les couleurs sont annoncées, on n’est pas du tout dans la linéarité de la pop! Tout de même, c’est résolument rock, notamment ce long passage jusqu’à 4:06, refrains énergiques séparés par des solos de guitare solides. À 4:10, autre transition, basse à l’avant-plan, atmosphère plus réflexive et cette voix d’une telle intensité dramatique.
À 5:50, on amorce une conclusion musicale par une quatrième section, plus lyrique, ponctuée de solos de guitare, très « Steve Hackett ». Fade out, on a hâte à la suite!
Piste 2: He Knows You Know (5:23)
Début à la guitare, en crescendo, on s’attend déjà à du solide. Musicalement, c’est assez conventionnel, du moins pour les 90 premières secondes, mais la voix nous captive et l’arrangement des rythmes est efficace. À 1:45, passage en douceur, tension qui nous amène à un beat plus complexe et un autre solo épique… 3:15, retour à la musique du début, toujours efficace à cause de cette voix et du récit. Les arrangements soutiennent bien l’intensité dramatique, par exemple ce changement de rythme à 4:15. Reprise du refrain et fin abrupte, conversation téléphonique énigmatique et téléphone raccroché violemment.
Piste 3: The Web (8:52)
Accords de synthés plaqués, et ça commence raide, pour une trentaine de secondes établissant un thème musicale qu’on retrouvera tout au long de la pièce, sous différentes formes. 30 secondes plus tard, on est dans une soupe de tension dramatique, la poésie de Fish illustre la souffrance de ce personnage, Arlequin triste, dont on parle, en fait, depuis le début de l’album:
Clippings from ancient newspapers lie scattered cross the floor
Stained by the wine from a shattered glass
Meaningless words, yellowed by time, faded photos exposing pain
Celluloid leeches bleeding my mind
Retour de la mélodie à 1:30, avec une augmentation de l’intensité dramatique. On est dans cette alternance entre les passages doux et intenses jusqu’à 4:00, alors qu’on nous sert un autre solo ma foi pas pire pantoute. S’il y a une chose qu’on doit reprocher à la production à ce stade, c’est probablement la sonorité des claviers: ça sent l’entrée de gamme, ça manque de profondeur. Le défaut n’empêche pas la musique de nous porter, mais il faut le dire ici. Il y a changement de trame vers 5:50, des décisions ont été prises, dira le chanteur… et on navigue à travers un passage principalement instrumental, puis une conclusion, la toile ayant été tissée.
Piste 4: Garden Party (7:19)
La piste débute avec des sons de discussions, sue lesquelles se superposent un clavier puis un rythme saccadé, Fish s’invite, sarcastique, la ressemblance à Peter Gabriel frise l’imitation (on dira plus poliment l’hommage…). Passage plus doux à 1:38, on reconnait cette tendance au chaud froid qui permet de jouer avec la tension dramatique et on repart bientôt dans ce rythme et ce ton du début.
Ce ton, justement, est en lien avec le propos: on y parle de l’hypocrisie très british des bons usages, la politesse et les manières cachant les médisances et les écarts de conduite. Apparence de probité, bassesses de l’humain dans les faits…
Efficace, bien fait.
Piste 5: Chelsey Monday (7:45)
Sujet grave, les rêves brisés d’une jeune fille, amorce en douceur, encore cette basse étrangement active et à l’avant-plan, rôle qu’on donne généralement à la guitare mais ça marche. Le drame éclate à 2:10 par une guitare solo et par le son dense des claviers et de la batterie. On est proche ici du Pink Floyd des années ’80. Encore une fois, efficace. À la toute fin, une voix off nous apprendra le suicide de la jeune fille, trop envahie par ses rêves pour soutenir sa vie ordinaire.
Piste 6: Forgotten Sons (8:00)
Procédé un peu cliché, qu’on avait déjà entendu sur Wish you were here, de Pink Floyd, la pièce s’amorce alors que l’on cherche à syntoniser un poste radio (Tu sais, un vieux truc avec une roulette qu’on tournait pour choisir la fréquence du poste qu’on voulait écouter. Ça existe encore, d’ailleurs!). Dès qu’on est sur le poste, c’est une batterie au premier plan qui donne le ton à cette pièce engagée. Le ton est agressif, on nous parle de snipers à débusquer et de garçons baptisés dans la guerre, le beat est militaire et la voix de Fish s’éraille tant il pousse dans l’émotion. À 2:14, jusqu’à 3:00, c’est une guitare distorsionnée qui joue seule un riff agressif alors qu’une voix neutre raconte la vie ordinaire de ceux qui écoutent la guerre à la télé alors que leur enfant est au front. Les paroles sont répétées par Fish, qui y ajoute la colère. On pense à l’actualité….
On entre ensuite dans un passage instrumental à connotation funk, la guitare et les claviers entremêlés jouent la confusion, puis plus rien, quelques secondes jusqu’à 4:14. Fish, appuyé par le band, scande ses paroles dénonciatrices comme une prière militaire: passage intense et très dur. Après le Amen d’usage, un inconnu s’approche à 5:40, interpellé par un soldat qui le somme de s’identifier. C’est la Mort. Le militaire invite son ami à s’approcher…
La musique reprend, avec des airs d’épitaphe, le deuxième couplet en crescendo par rapport au premier, conclusion intense pour cette chanson engagée, probablement la meilleure de l’album.
Pour aller plus loin
J’étais allé voir Marillion en 1983, au défunt Spectrum. Spectacle mémorable et qui renforçait l’impression que ce band reprenait le flambeau du Genesis de l’époque, disons, Foxtrot: le chanteur était maquillé, complètement à l’avant-plan du groupe, les autres musiciens le laissaient mener le show… Toutefois, j’ai rapidement perdu ce groupe de vue, après avoir entendu un truc de leur deuxième album à CHOM et qui m’avait fait penser que, comme les autres, Marillion allait s’installer dans un rock formaté, sans aspérités. Or, encore une fois, je me trompais: Marillion a effectivement flirté avec le rock FM, mais dans l’ensemble, la formation musicale a perduré dans ses efforts d’innovation musicale, même malgré la perte de son chanteur emblématique en 1988, remplacé par Steve Hogarth. Ce sera d’ailleurs le dernier changement au personnel du groupe, qui demeure uni depuis maintenant plus de 35 ans et qui aura produit, depuis sa naissance, 20 albums studio, dont quatre avec Fish à la voix.
J’ai revu Marillion en spectacle récemment. J’ai été soufflé par la présence de Hogarth sur scène et par l’émotivité de sa voix, de même que par la qualité de la prestation du groupe. Aussi, j’ai mis la patte sur la plus grande part de sa discographie, qui contient plusieurs perles, dont les albums Brave, Marbles ou Sounds That Can’t be Made. Sur ce dernier album, il faut absolument écouter la pièce Gaza (le lien pointe vers une version « live » de cette pièce). Je te laisse ainsi explorer cette masse de musique inspirée, confiant que tu y trouveras toi aussi des choses que tu sauras apprécier.
Il te faut aussi, cher lecteur, tendre une oreille à cette musique dite « neo-prog », que la radio commerciale boude et qui découle, du moins en partie, des efforts de Marillion et de quelques autres de ses semblables. Outre ceux que j’ai cités d’entrée de jeu dans cet article, on pense également, dans le spectre plus lourd, à des bands scandinaves comme Opeth, Änglagård ou Anekdoten. On nommera aussi Mystery, un groupe québécois, de même que tout ce qui gravite autour de Steven Wilson (voir l’album du vendredi #1). Plusieurs des albums qui suivront dans le cadre de mon petit jeu musical seront d’ailleurs issus de cette mouvance.
C’est ainsi que je te laisse, cher lecteur, avec la promesse d’un retour imminent avec un des groupe culte du mouvement prog et un choix qui te surprendra peut-être! Tu verras bien…