Album: Thrak
Artiste: King Crimson
Année: 1995
Je n’ai jamais vu King Crimson en spectacle. J’avais mes billets pour l’ultime concert du band, prévu pour juillet 2020 et reporté à juillet 2021, mais Robert Fripp, guitariste et idéateur central de ce groupe mythique, aura annoncé, quelques mois avant cette dernière date, l’arrêt de la tournée et la fin des activités musicales de King Crimson. Sniff…
Mine de rien, cette décision signifiait la fin d’une épopée amorcée en 1968 par un des groupes fédérateurs du rock progressif. La formation aura produit 13 albums studios qu’on peut diviser en trois époques: une première, entre 1968 et 1974, au cours de laquelle la philosophie musicale du groupe s’élaborera, autour de ces quelques piliers: une constante recherche sonore, des contributeurs virtuoses et une large place à l’improvisation. La seconde étape se concrétisera autour de trois musiciens d’exception accompagnant Robert Fripp: Tony Levin à la basse, Bill Bruford à la batterie et Adrian Belew à la guitare. Les pièce créées par ce quatuor se distingueront par leur très grande complexité rythmique et par le recours à un formatage plus traditionnel pour certaines pièces qui, effectivement, traverseront certaines ondes FM. La troisième époque constitue une forme de synth`èse pour le groupe, qui explorera les formats musicaux de son catalogue de même que des configurations originales.
Au total, deux douzaines de musiciens auront contribué au phénomène King Crimson, toujours autour du guitariste et bidouilleur Robert Fripp, dont la flamme créatrice n’aura jamais été altérée par la tentation de la pop, contrairement à la plus grande part des créateurs liés à la musique qu’on dit progressive. Bref, KC est un groupe d’exception, pas toujours facile à la première écoute, mais dont l’œuvre saura assurément traverser le temps.
L’album Thrak annonce la troisième période d’activité du groupe. Pour sa création, Fripp qualifie le groupe qu’il aura formé de double trio: deux guitaristes (Adrian Belew et Robert Fripp), deux batteurs (Bill Bruford et Pat Mastelloto, qui demeurera avec le groupe jusqu’à sa dissolution) et deux bassistes (Tony Levin et Trey Gunn, un spécialiste du Warr Guitar). Cette formation permet au groupe de poursuivre son exploration de la polyrythmie tout en laissant davantage de place à l’improvisation, puisqu’il y a toujours un des deux sous-ensemble qui peut garder le cap sur la structure de la pièce alors que l’autre sous-groupe se « lâche lousse », si j’ose dire…
Allons voir ça de plus près!
Piste 1: Vroom (4:39)
Pièce instrumentale pour amorcer l’album et déjà, dans la première minute, on a deux clins d’œil au passé: une amorce qui sent le Mellotron, puis une entrée plus violente qui nous rappelle l’époque Lark’s Tongue in Aspics: il y a du chaos dans cette musique pourtant très construite. À 1:42, on entre dans un passage tout en dentelle, l’instrumentation alternative (Chapman stick et Warr guitar) contribuant à l’originalité du propos. Ça repart en vrille vers 2:24. Il y aura bientôt un autre passage cisélé, et un troisième passage plus intense menant abruptement à la seconde pièce.
Piste 2: Coda: Marine 475 (2:40)
Cette seconde pièce s’écoute en continuité de la première et inclut un motif musical qu’on retrouvera à quelques reprise au cours de l’album: Une descente progressive, méthodique, ornementée par la guitare « frettless » et les bruitages guitaristiques de Fripp, accompagnée d’un beat simple mais, évidemment, fortement perturbé. Décompte et c’est déjà fini!
Piste 3: Dinosaur (6:37)
Une première chanson, réflexions d’un dinosaure sur les causes de son extinction. Ce qu’il s’en veut, le pauvre! Ouverture en douceur, quelques secondes nous menant à un beat lourd mais dansable. La mélodie est étrange comme le propos, l’ornementation musicale est évidemment très riche. Changement de cap vers 2:24 jusqu’à 3:10, puis retour au refrain. À 3:29, pause vers un passage introspectif, requiem pour un dino défunt. Silence, et puis ça repart à 4:48, pour un solo signé Fripp, débridé qui nous ramène au refrain. À 6:08, des cris de dinosaures, imaginés par la guitare de Belew, fin en douceur comme à l’ouverture.
Piste 4: Walking on air (4:37)
Une pause satinée: la pièce est aérienne et forme un espace pour que les guitaristes s’expriment, notamment ce trio de guitares à partir de 1:40. L’assemblage rythmique est discret, mais très élaboré et donne une impression d’exotisme. Très apaisant.
Piste 5: B’Boom (4:12)
Atmosphère industrielle pour la première minute, puis on entre dans un master class en polyrythmie, rien de moins. L’exercice s’intensifie à 2:30, la chose devient un duo de batteries hypnotisant. L’accompagnement musical revient vers 4:02 (synthés, guitares? Dur à dire), et le crescendo des batteries annoncent la prochaine pièce, qu’on devinera costaude.
Piste 6: Thrak (4:00)
Effectivement. On est proche ici du heavy metal pour les cinquante premières secondes. Après cette intro musclée, on s’en va dans une improvisation délirante du collectif. à 2:00, le ton change, l’atmosphère est dominée une guitare effilochée, probablement Belew. Ça redevient lourd vers 2:38, comme au début, on pense certainement à Lark’s Tongue in Aspics ou Red (King Crimson de la mi-1970). La poussière retombe sur un court passage atmosphérique qui clôt la chose.
Piste 7: Inner Garden I (1:47)
Courte pièce introspective, presque en solo par Adrian Belew à la voix et à la guitare, très intrigante, en introduction de la pièce suivante
Piste 8: People (5:53)
On retrouve ici le King Crimson des années ’80: c’est complexe rythmiquement, mais dansant, humoristique et construit dans la tradition de la chanson rock populaire. Extrêmement efficace, particulièrement le « break musical » à partir de 2:18, Levin et Bruford déposant un fond rythmique très funk pour que les collègues expriment leur bizarreries! À partir de 3:30, ça devient un peu plus lent, et s’amorce un lent crescendo collectif: on peut entendre assez clairement le concept de « double trio »… fade out!
Piste 9: Radio I (0:43)
Autre pièce de transition, feeling industriel.
Piste 10: One Time (5:22)
Pièce plus douce, la voix de Belew est bien à l’avant, soutenue par sa guitare et un fond rythmique proche de la bossa nova. Très beau passage instrumental, introspectif, à partir de 2:00. Une belle pause.
Piste 11: Radio II (1:03)
Pièce atmosphérique de transition. La collaboration entre Fripp et Brian Eno percole dans la construction de l’album.
Piste 12: Inner Garden II (1:16)
Reprise de Inner Garden I, sans grande différence dans l’orchestration. Même commentaire…
Piste 13: Sex Sleep Eat Drink Dream (4:50)
La pièce débute comme un serpent se faufilant dans une chambre à coucher. Il y a quelque chose de menaçant dans l’atmosphère. Effectivement, à 1:40, ça éclate dans un chaos métallique, pour revenir vers le refrain. On parle ici d’aliénation, de manque de sens… Primal, tribal, chemical, digital night
I’ve got to get dressed to go out of my mind. On retombe dans cette folie furieuse vers 3:40 pour clore avec le riff du début. Hypnotique.
Piste 14: Vroom Vroom (5:49)
Pièce synthèse de l’album, elle rebrasse les motifs de Vroom en les accentuant. À 2:00, Fripp reprend les motifs sonores des années 70, cet accord scandé comme un écho infini, c’est là qu’on entend le plus la synthèse entre le King Crimson originel et celui des années 80. Killer groove, comme on dit.
Piste 15: Vroom Vroom Coda (3:06)
On en veut encore? On en a: encore cette structure en escalier du premier coda, mais plus désorganisée, plus industrielle, avec quelques mignonnes notes de piano seul, à la toute fin, pour le contraste. On est repus!
Pour aller plus loin
Si tu ne connais pas King Crimson, il faut probablement passer d’abord par le premier album, In the Court of The Crimson King, paru en 1969, pour entendre l’étendue du spectre expressif de ce groupe, de la grande douceur jusqu’à la violence. Tu passeras ensuite par Larks tongues in Aspics, ou encore par Red, pour constater l’évolution des compositions, et tu finiras peut être par Discipline, album initiateur du mouvement « post-prog » et fortement marqué par l’intérêt de Fripp pour la polyrythmie. Si tu aimes, il te restera tous les autres albums à apprécier, incluant les « lives », pour constater à quel point ce groupe ne reste jamais en place musicalement.
Tu pourrais aussi aller du côté des productions solo des membres du groupe. Du côté du bassiste Tony Levin, les groupes Stick Men et Liquid Tension Experiment (avec des membres de Dream Theater) meritent ton attention. On entendra le batteur Bill Bruford avec Yes et Genesis (sur l’album Seconds Out), bien sûr, mais aussi sur le premier album UK et au sein de son groupe Bruford, puis dans de nombreuses plaquettes à saveur jazz fusion, trop nombreuses pour être dénombrées ici. Adrian Belew a également une production solo intéressante, notamment l’album Mr Music Head, de même que de très nombreuses contributions.
Quant à Robert Fripp, âme et conscience de King Crimson, on le retrouvera sur quelques albums solo, dont l’excellent Exposure de même que ponctuellement, lors de contributions avec des grands noms dont David Bowie et, surtout, Brian Eno. Pour ceux qui veulent rigoler, Youtube offre enfin des prestations de Fripp et de sa douce, Toyah Willcox, réalisées pendant la pandémie sous l’épithète Toyah and Robert’s Sunday Lunch.
Sur ce , je te laisse à tes écoutes et je reprends les miennes. La semaine prochaine, mon choix sera davantage « mainstream ». Super, tu me diras, et je te répondrai que tu as déjà la moitié de la réponse à cette énigme!