Album: Hemispheres
Groupe: Rush
Année: 1978
C’était le 31 mars 1978: Je venais d’avoir 14 ans, j’allais voir mon premier show au Forum, mon groupe favori de surcroit, 5,99$ pour trois heures de décibels survitaminés. Assis côté cour, à quelques mètres d’un des deux murs de hautparleurs qui encadraient la scène, je n’ai pu que m’imaginer le kit de drums de feu Neil Peart, dont je ne voyais qu’une cymbale, mais je l’ai très bien entendu, à ce point qu’il a résonné dans ma tête pour les trois journées qui ont suivi le spectacle!
J’adorais Rush pour son énergie, pour sa virtuosité, et même pour cette voix qui avait tout pour faire fuir même le parent le plus indulgent… Je les aime encore, d’ailleurs; faut croire que je ne suis pas le seul, puisque le groupe, au cours des quelques quarante années de son existence, aurait vendu plus de 40 millions d’album de par ce vaste monde dont, selon le Canadian Music Hall Of Fame, 24 disques consécutifs ayant atteint minimalement le statut de disque d’or. Plus que Genesis, plus que Yes, en fait plus que tout le monde à l’exception des Beatles, des Rolling Stones, de Kiss et de Aerosmith!
Le cheminement musical de Rush débute par un heavy rock assez primaire, mais efficace. Dès le deuxième album, avec l’arrivée de Neil Peart à la batterie, les choses se compliquent. Tout de même, la musique de Rush demeurera accessible, toujours musclée, mais assumera des influences de plus en plus diversifiées, du progressif au jazz en passant par le reggae ou la musique électronique. Il en va de même des paroles, abordant des thèmes d’abord traditionnels, puis associés à la science-fiction, à la philosophie, à la politique ou aux grands enjeux du temps. Aussi, le groupe est reconnu pour la virtuosité de ses membres, d’abord le fondateur du groupe, Alex Lifeson (aux guitares), mais surtout le bassiste et chanteur Geddy Lee (également aux claviers) de même que le batteur et parolier Neil Peart.
L’album dont il est question dans cette chronique se situe à la fin du premier tiers des albums studios produits par Rush. D’une certaine manière, ce sixième album permet au groupe de mettre derrière lui ses origines hard rock et présente une musique qui s’appuie davantage sur l’expertise et la culture musicale du « power trio ». Entre autres éléments, la voix est généralement plus posée, ce qui rend le son du groupe moins irritant, du moins à l’oreille mainstream. On retrouve également sur l’album la première pièce instrumentale de Rush, jouée de surcroit « live » en studio. Cette pièce est maintenant considérée comme un « standard » du métal progressif; du moins, si tu veux prouver à la planète Youtube que tu es un bon drummer/bassiste/guitariste, ça te prend un play over de cette pièce réalisé à la perfection de bout en bout. Sinon, tu as assurément des croutes à manger (et, je le confirme, c’est mon cas, mais j’y travaille…)
Piste 1: Cygnus X-1, Book II: Hemispheres (18:08)
Procédé assez peu fréquent, cette pièce constitue la suite de l’histoire racontée dans Cygnus X-1, Book I: The Voyage, dernière chanson sur l’album précédent de Rush, l’excellent A Fairwell To Kings. En gros, il s’agit d’un type dans son vaisseau spatial qui se garroche dans un trou noir, persuadé qu’il y aurait comme un autre monde de l’autre bord… On apprendra, dans le deuxième livre, qu’il n’avait pas tort, puisqu’il se retrouva, esprit désincarné, dans un monde dirigé par les dieux grecs (oui oui, les vrais de vrais…), en conflit sur ce qui devrait animer le monde des vivants: le plaisir (ça, c’est la gang de Dionysos) ou la raison (évidemment, la troupe d’Appolon). Il plaidera pour un équilibre entre ces deux hémisphères de la pensée humaine et sa voix sera entendue par les dieux. Conte philosophique primaire, peut-être, mais c’est plus nourrissant que « put some sugar on me... »
Musicalement, on se trouve devant une structure en chapitres, comme plusieurs œuvres prog qui font dans la durée. Pour les trois premières minutes, on retrouve les différents motifs musicaux qui seront utilisés tout au long de la pièce, un peu comme la pièce d’ouverture d’une comédie musicale. À 3:00, la douce voix de Geddy Lee nous expose le conflit, achevant ce prélude à 4:28.
On entendra alors la seconde section, Apollo: Bringer of Wisdom, qui culminera à 6:28 par un solo de guitare de Lifeson, brillamment exécuté, dissonant mais fluide, et on passe à Dionysus: Bringer of Love, à peine une minute plus tard. À 9:04, s’amorce Armageddon: The Battle of Heart and Mind, quatrième section de l’opus, la section d’ouverture s’avère rythmiquement instable, alternant entre du 5/4 (ou du 9/4, pas sûr…) et du 4/4. La rage des combats s’achève autour de 12:08, avec une reprise du thème de guitare qu’on avait retrouvé en fermeture de Cygnus X-I, book 1… Habile procédé permettant de revenir à l’histoire de ce voyageur ayant traversé le trou noir, qu’on retrouve ici confus devant ce qu’il observe, avec une trame musicale qui fait penser à 2001, une odyssée de l’espace.
On comprendra, avec cette section intitulée Cygnus: Bringer of Balance, que c’est notre personnage qui résoudra le conflit entre raison et plaisir, dans une apothéose musicale digne d’un bon vieux heavy métal La conclusion suivra, bref passage à la guitare acoustique, la paix est revenue par l’équilibre et les dieux sont contents. Nous aussi!
Piste 2: Circumstances (3:44)
Dans le temps, il aura fallu se lever et tourner le disque de bord pour entendre cette seconde pièce, la première de la face B de l’album. Preuve par l’exemple qu’on peut faire une pièce capable de traverser le mur du rock FM sans faire dans le simple, tant dans la rythmique que dans la trame mélodique. Ainsi, on part pour les 20 premières secondes en la, avec une signature rythmique que je n’ai pas été capable d’identifier, pour arriver au premier couplet en si mineur, en 4/4. Après quelques recherches, il s’avère que la majorité des pièces de Rush sont en 4/4 (comme les couplets de Circumstances). Toutefois, elles comportent des inflexions et des passages qui, lorsque transcris sur papier, requièrent des changements rapides de signatures. Ainsi, Circumstances comporterait plus d’une cinquantaine de changements de signature… pour une pièce de moins de 4 minutes! On en saisit que Rush compose en assemblant des riffs, comme d’ailleurs la majorité des bands rock, mais qu’il le font avec une grande créativité et un répertoire rythmique impressionnant.
Bref, on a ici une pièce à l’apparence simple, mais riche en nuances rythmiques et en atmosphères. Mention honorable au passage à 2:10, accalmie menant à un crescendo en intensité… et mention spéciale au jeu de basse de Geddy Lee (fait en chantant et en gérant les synthés…), mis en lumière par ce play over, incluant la partition et les signatures de temps.
Piste 3: The Trees (4:56)
Entrée à la guitare classique pour cette pièce iconique de Rush, un de leurs plus grands succès commerciaux. Sur le fond, la pièce est un rock assez simple, exception faite de sa section médiane, à partir de 1:45: après un passage atmosphérique, le groupe installe un groove plus jazz, basse à l’avant plan (dès 2:54), menant à un bref solo de guitare échevelé, qui nous ramènera au refrain. Autre exemple d’une pièce accessible sans compromis.
Piste 4: La villa Strangiata (9:35)
An exercise in self-indulgence, tel est le sous titre de cette pièce instrumentale, jouée en direct en studio. Et pour cause! C’est touffu tout du long, l’entrée en guitare classique nous menant à un long crescendo animé par une batterie très swing, culminant à 2:06 par le premier thème de la pièce, fortement animé. Les choses se calment progressivement à partir de 3:16, la densité cédant la place à la dentelle d’un solo de guitare presque jazz, se durcissant progressivement pour enfin amorcer la transition vers un deuxième thème musical vers 5:48, thème emprunté par ailleurs et qu’on reconnaîtra (du moins, l’air est familier). La vibe est jazz mais le son est heavy rock. Aussi, la structure permet des expressions plus individuelles, par exemple un solo explosif à la basse à 6:10 de même que des transitions à la batterie seule, par exemple à 6:42. On revient au premier thème, mais plus déconstruit, pour introduire un troisième thème vers 7:40. Pause assez brève car on revient au deuxième thème, puis au premier, qui s’installera dans la durée jusqu’à une fin abrupte.
On en sort essoufflé de l’oreille mais repu!
Pour aller plus loin
Pour apprécier pleinement la contribution des artistes qui composent ce groupe, il faut se promener dans le temps. Les quatre premiers albums du groupe se situent davantage dans la tangente heavy rock: on est proche de Led Zeppelin et, surtout, il y a cette voix qui peut en rebuter plus d’un et qui, à l’époque, s’exprimait, disons, bien loin d’un quelconque écrin de velours! Perso, ça ne m’a jamais dérangé, mais il faut accepter la convention… On devinera que j’estime davantage la deuxième période de Rush, comportant les albums A Farewell to Kings, Hemispheres et Permanent Waves: le groupe adoucira ses angles, incluant la voix, et complexifiera ses compositions. À partir de Signals, Rush ratissera plus large dans les styles musicaux, les synthés prenant une place de plus en plus grande dans la composition. Les albums subséquents comporteront aussi une part plus importantes de pièces radio-friendly, et ce jusqu’à Hold your Fire. Les derniers albums du groupe, de Presto jusqu’à Clockwork Angels, témoigneront enfin d’une forme de retour aux sources, du moins le noyau « power trio » du groupe s’exprime-t-il plus fortement, pour le grand bonheur des oreilles sensibles à la chose. Il conservera toutefois une grande originalité dans la composition et une expertise instrumentale digne des plus grands du prog.
Par ailleurs, la liste des groupes qui se disent influencés par Rush est longue et diversifiée, allant de Dream Theater à Rage against the Machine, en passant par Muse, par Primus ou par Tool… Aussi, libre à toi d’explorer l’un ou l’autre de ces groupes pour aller encore plus loin en suivant le filon Rush.
Prochain album sur la liste: un double live! Seras-tu surpris?