Album du vendredi #12

Album: Seconds out
Groupe: Genesis
Année: 1977

Je crois que c’est mon frère qui a acheté cet album là, alors que son intérêt pour la musique progressive devançait le mien. Avant ça, je ne connaissais Genesis ni de Gabriel ni de Collins et mes préférences allaient vers les bands plus musclés, genre Rainbow, Aerosmith ou Deep Purple. J’étais jeune, que veux-tu… Bref, c’est par cet album double de Genesis que j’ai découvert tant la formation qui figure encore parmi mes préférées que le style musical qu’on dit progressif. Voilà pourquoi je triche un peu dans mon exercice en présentant un album en spectacle, du coup un genre de « best of ».

Genesis Seconds Out, donc, deuxième album en spectacle pour cette formation et première occasion pour entendre, du moins sur vinyle, Phil Collins chanter les pièces dont la couleur avait été définie par Peter Gabriel. Pour les peu culturés de la chose, rappelons que Peter Gabriel était un des membres fondateurs de Genesis et, entre 1967 et 1975, le principal chanteur, alors que Phil Collins est le quatrième batteur du groupe, recruté en 1970 pour remplacer un certain John Mayhew, dont bien peu se souviennent mais qui a quand même joué sur l’album Trespass. Collins participera également au chant et, surtout, à l’émancipation musicale de Genesis. On sait par ailleurs que ce dernier prendra le relais de Gabriel comme chanteur principal à partir de 1976 et, à ce titre, mènera le groupe vers un son plus accessible et vers un succès commercial d’envergure planétaire.

Les puristes garderont une très grande estime pour l’époque Gabriel. Ils reconnaîtront néanmoins que les deux premiers albums studio où Phil Collins prend le relais à la voix, quoiqu’ils annoncent par certaines pièces la transition de Genesis vers le mainstream, comportent sur certaines pièces une densité musicale exceptionnelle.

En fait, en ces années 1976-77, les musiciens qui forment Genesis sont à leur apogée: ils sont lourdement armés d’équipements à la fine pointe de la technologie, ils ont l’habitude de livrer des prestations complexes et, surtout, le groupe dispose des moyens financiers nécessaires pour des tournées de grande envergure. La création de Seconds out témoigne de cet état de fait: pour un album enregistré en spectacle, la qualité sonore est exceptionnelle, alors que l’exécution des pièces est sans faille. On remarquera, entre autres éléments, la contribution de Bill Bruford à la batterie pour la pièce The Cinema Show, seule pièce de l’album enregistrée lors de la tournée de 1976 de même que, pour les autres pièces, enregistrées en 1977, l’apport du batteur Chester Thompson (qu’on connait pour ses participations à des groupes tels Weather Report ou The Mothers of Invention).

En outre, il s’agira du dernier album de Genesis avec Steve Hackett, qui quittera le groupe au terme de la tournée. On le dira en divergence d’opinion quant aux orientations musicales que souhaitent prendre le trio Rutherford (basses et guitares) – Banks (claviers) – Collins (chant et percussions). Ils seront alors trois et connaîtront bientôt ce succès planétaire précité, tandis que Hackett poursuivra une carrière solo ponctuée de creux de vague et de succès d’estime.

Par souci didactique, l’exercice qui suit inclura des liens tant vers les versions d’origine des pièces que vers les versions « live » de l’album Seconds Out. Le néophyte de Genesis qui souhaite en savoir plus y trouvera ainsi matière à comparaison.

Piste 1: Squonk (6:27) – Version studio sur l’album Trick of the Tail (1976)

Jouée pratiquement à l’identique par rapport à la version studio, cette première pièce reflète, par sa structure, la transition de Genesis vers une musique plus accessible: un beat simple, une mélodie accrocheuse… Tout de même, on demeure dans les histoires fantaisistes et la musique offre aux musiciens un espace de virtuosité, particulièrement à la batterie. Le clavier de Banks prend beaucoup de place, alors qu’on entend à peine le pauvre Hackett, dont le rôle est davantage ornemental que structurel: la guitare rythmique est joué par Rutherford, qui assume également une basse occasionnelle de même que les pédales de basse.

À noter, la pièce comporte d’intéressantes transitions, par exemple à 5:36, un genre de break sur fond jazz qui nous conduit à la conclusion. Bref, une pièce bien construite, accessible, structurée autour d’une mélodie efficace.

Piste 2: The Carpet Crawlers (5:20) – Version studio sur l’album The Lamb Lies Down On Broadway (1974)

Première incursion dans le répertoire de Peter Gabriel. Collins s’en tire sans problème: on est ni dans le pastiche, ni dans le « moins bien que… » Une autre mélodie simple, le piano électrique créant un effet de harpe, et la guitare électrique, toujours ornementale, prend une plus grande place et participe efficacement au crescendo sur lequel la pièce est construit, jusqu’à 4:45, fin toute en douceur.

Piste 3: Robbery, Assault and Battery (6:00) – Version studio sur l’album Trick of the Tail (1976)

Ici, on est davantage dans du muscle musical. Dès l’entrée des voix, on comprend qu’on est dans un genre de roman policier. Collins joue avec les voix, par exemple à 0:45, alors qu’il simule une conversation entre policier et contrevenant, jouant avec différents accents d’anglais populaire: très habile. Dès 2:24, on tombe de plein pied dans un passage musical de grande dextérité, les signatures rythmiques sont atypiques et changeantes, le groupe capitalisant par ailleurs sur la présence de deux batteurs très compétents. On revient à la narration vers 3.45, assez brièvement car on retombe dans un instrumental dense jusqu’à 4:40, puis la mélodie principale est reprise, jusqu’à une finale de grande intensité rythmique suivie d’une conclusion formelle de facture assez classique. Réussi, franchement!

Piste 4: Afterglow (4:18) – Version studio sur l’album Wind & Wuthering (1976)

Seule pièce tirée de Wind & Wuthering, pas nécessairement la meilleure… J’ai toujours pensé que Céline Dion aurait pu reprendre cette pièce, à grands coups de poing sur sa frêle mais expressive poitrine. Encore une fois, la pièce est structurée comme un long crescendo, le clavier est à la limite grandiloquent. Tout de même, c’est efficace et bien livré, avec une batterie hyperactive en bout de course.

Piste 5: Firth of Fifth (8:37) – Version studio sur l’album Selling England by the Pound (1973)

Malheureusement, la pièce est amputée de l’intro au piano seul qu’on peut entendre sur Selling England… Aussi, ça entre carré dans le vif du sujet, avec cette mélodie très solennelle qui nous mène à une accalmie à 1:00, pour reprendre brièvement à 1:50. Quelques secondes plus tard, on entrera dans une grande phase instrumentale, qui ira se complexifiant jusqu’à la reprise du thème principal (à 3:28) qui avait été annoncé sur la version studio dans l’intro au piano, avec cette fois-ci un accompagnement très jazz à la batterie. les choses se calment quelque peu à 4:40, laissant enfin de l’espace pour le pauvre Hackett, qui la prend avec brio dans un long solo signature, qui s’intensifie à 5:48 puis encore à 6:36, pour finir à 7:25 alors que le band amorce la reprise de la mélodie ayant amorcé la pièce. Un gros 2:50 de solo, quand même, ça valait la peine d’attendre si longtemps!

Fin tout en douceur, au piano seul, pour cette pièce phare du répertoire du « vieux Genesis »

Piste 6: I Know What I Like (8:34) – Version studio sur l’album Selling England by the Pound (1973)

Premier succès commercial du Genesis de Peter Gabriel, la pièce devient, avec Collins à l’avant-plan, prétexte à cabotinage (voir ce vidéo en spectacle, époque 1976) au tambourin. Il permet aussi au groupe, à travers un long passage improvisé, de reprendre des thèmes musicaux du passé, dont Stagnation (5:36) ou la magnifique Dancing with the Moonlit Knight (5:03), qu’on aurait certainement voulu entendre davantage. Pièce de spectacle par ailleurs, amusante et, évidemment, fort bien rendue.

Piste 7: The Lamb Lies Down On Broadway (4:04) – Version studio sur l’album du même nom (1974)

Incursion réussie de Collins dans ce territoire, pièce titre de l’album le plus fortement associé à Peter Gabriel, qui y ajoutera quelques inflexions qu’on peut aimer (ou non…). Musicalement, c’est très fidèle à la version d’origine, avec cette basse furieuse et ce passage très Banks (à 2:30, comme dans Carpet Crawlers, piano qui joue la harpe accompagné de la 12 cordes de Rutherford).

Piste 8: The Musical Box (finale) (2:44) – Version studio sur l’album Nursery Cryme (1971)

Dans la version studio de The Lamb…, la pièce titre transitionne vers Fly on a Winshield, alors qu’ici, c’est la finale de The Musical Box, autre incontournable du répertoire de Genesis des toutes premières années, qui lui succède. Clin d’œil apprécié par les vieux fans, de toute évidence, plutôt réussi. La pièce entière vaut certainement la peine qu’on la découvre, par ailleurs, ou qu’on la revisite!

Piste 9: Supper’s Ready (24:30) – Version studio sur l’album Foxtrot (1972)

Cette version de Supper’s Ready représente en quelque sorte une actualisation de la version d’origine, fidèle dans l’orchestration mais différente par l’utilisation d’instruments plus modernes et par la voix, évidemment, quoique Collins réussit plutôt bien à respecter l’esprit de la chose. Il faut dire qu’il chantait déjà cette pièce depuis sa création, quoiqu’au second plan. Bref, à cause des instruments utilisés, les passages plus denses, par exemple, à partir de 4:50, sont plus dramatiques, de même que tout le passage d’Apocalypse in 9/8, entre 16:48 et 19:10, lequel bénéficie grandement de l’ajout d’un deuxième batteur. En contrepartie, les parties plus douces, par exemple le tout début, n’ont pas le charme de la version d’origine. On s’ennuie des 12 cordes acoustiques enchevêtrées de Banks, de Hackett et de Rutherford…

Peu importe la version, cette pièce est reconnue par plusieurs comme une référence absolue pour tout le mouvement « prog ». On retrouve en effet dans Supper’s Ready plusieurs des ingrédients du « prog epic »:

  1. Plus de vingt minutes de musique ininterrompue
  2. Une histoire alambiquée autour de thèmes bibliques ou mythologiques ou, plus largement, du bien et du mal, avec une trame amoureuse en arrière plan, le tout suffisamment obscur pour qu’on puisse en dire à peu près n’importe quoi
  3. Une construction par chapitres composés séparément et liés ensemble par des transitions
  4. Des variations d’atmosphères et de signatures de temps
  5. Une conclusion épique

Je caricature, mais si peu… Toujours est-il que, comme bien des ados de mon époque, j’avais accroché solide sur cette pièce que je considère, encore aujourd’hui, comme une des compositions le plus réussies de ce vaste monde de la musique dite progressive.

Piste 10: The Cinema Show (11:00) – Version studio sur l’album Selling England by the Pound (1973)

Une autre très belle pièce de l’époque Peter Gabriel, exécutée ici avec brio, entre autres choses grâce à la contribution du batteur émérite Bill Bruford. Le début, exécuté en douceur par la 12 cordes électrique de Rutherford, discrètement accompagnée par Banks et Hackett, nous présente les protagonistes d’un rendez-vous galant dans un cinéma. La musique s’intensifie, alors que l’affaire prend des dimensions mythologiques, du moins dans les paroles du refrain. On revient en mode introspectif, 12 cordes au premier plan, vers 3:00, pour un long passage joliment ornementé. À 4:58, on revient au refrain du début. À partir de 5:48, les voix cèderont la place à une musique qui explosera, à partir de 6:16, en quelque chose de jazzé, presque pressé mais mélodiquement très fort, un des temps musicaux les plus impressionnants de l’album, avec des moments de grands déploiements, comme à 7:48.

Pour tout ce déploiement instrumental, étrangement, Hackett est absent du portrait, carrément. Il n’y a que Banks aux claviers, Rutherford à la basse, aux pédales basses et à la 12 cordes et Collins à batterie (avec Bruford), jusqu’à la toute fin, cinq minutes instrumentales de grand calibre, comme si la pièce préfigurait le départ imminent du guitariste.

Piste 11: Dance on a Volcano (4:22) – Version studio sur l’album Trick of the Tail (1976)

Heureusement, il revient, le pauvre, pour cette pièce rythmiquement complexe jouée près de la version d’origine et qui s’écoute en continu avec la suivante, tant dans sa version live que sur celle de Trick…

Piste 12: Los Endos (finale) (6:24) – Version studio sur l’album Trick of the Tail (1976)

La transition vers Los Endos s’effectue par un duo de batteurs, ma foi assez musclé. On est ici très proche du jazz, presque brésilien, la batterie de Collins est hyperactive à souhait et d’une complexité qu’on entend rarement dans le contexte de Genesis. Il faut dire qu’en tant que batteur, Collins est, à l’époque, à son apogée. Il faut entendre sa contribution au groupe Brand X pour saisir l’envergure du talent de ce musicien que d’aucuns associent davantage, maintenant, à la chanson pop guimauve qu’au jazz fusion. Vers 1:45, on amorce ce qui semble être une conclusion, par un ralentissement… mais on se trompe! Ça repart de plus belle… même chose à 2:48! Ce n’est qu’à 3:30 qu’on reprendra enfin son souffle, pour un bref passage de transition, menant à quelque chose de menaçant, cordes de guitare frottées, et là, c’est vrai, on conclut, reprenant l’air de Squonk (piste #1) à grand déploiement, cette fois. Fin musclée, dans la plus pure tradition hard rock, piochage enthousiaste et délire d’applaudissements!

Pour aller plus loin

Pour mieux connaître la musique de Genesis, on doit commencer par l’écoute des premiers albums, depuis Trespass jusqu’à Wind & Wuthering, évidemment si on aime le genre progressif! C’est cette époque, entre 1970 et 1977, qui est reconnue par les progheads comme l’époque fondatrice du mythe Genesis. Après coup, ça dépend de notre tolérance aux ballades et aux chansons plus cute! Tout de même, quelques albums post 1980 se distinguent, notamment la face A de Duke de même que Genesis (album de 1983), dont certaines pièces méritent une écoute respectueuse, nommément Mamma et Home by the Sea.

Quoi qu’il en soit, il faut reconnaître l’apport immense de Genesis dans le petit monde du rock progressif, et son influence sur tout le mouvement, tant au niveau du son que des compositions ou de la performance scénique. D’ailleurs, il existe de nombreux clones de Genesis, le plus connu d’entre eux, le groupe montréalais The Musical Box, vaut définitivement qu’on s’y attarde. Un spectacle de Musical Box représente la chose la plus proche de l’expérience Genesis des années ’70, odeur de pot en moins, avec en prime les scénographies, décors et costumes d’origine, légués par le vrai Genesis.

La semaine prochaine, on s’en va dans du plus obscur, avec un artiste (indice, indice) ayant déjà participé à des cérémonies olympiques.

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