Album: U.K.
Artiste: U.K.
Année: 1978
Je te présente aujourd’hui, cher lecteur que j’aime, un album de grosses têtes:
- Bill Bruford: batteur émérite ayant navigué avec Yes, puis King Crimson et ressortant, en cette année de grâce 1978, d’une brève collaboration avec Genesis
- John Wetton: chanteur et bassiste, également issu de King Crimson, mais ayant aussi frayé avec Uria Heap et Roxy Music
- Eddie Jobson: claviériste et violoniste, membre de la première heure de Curved Air et collaborateur d’un certain Frank Zappa
- Allan Holdsworth: guitariste au style unique ayant œuvré dans des formations mythiques telles que Soft Machine et Gong
Avec des égos de cette dimension, on peut comprendre que la formation, du moins dans sa composition originelle, n’aura qu’un album à son actif. Mais quel album! La musique est complexe, exécutée avec maestria et recourt habilement aux dernières technologies, notamment le synthé polyphonique analogique Yamaha CS-80. Également, il s’agit du premier d’une longue liste de « supergroupes », genre Asia ou, beaucoup plus tard, Transatlantic. Surtout, cet album est particulièrement important pour les progheads de mon époque car, pour plusieurs d’entre eux, du moins c’est le cas pour moi, il constitue une porte ouverte vers le jazz fusion et vers d’autres musiques à découvrir, l’univers prog ayant déjà amorcé son virage (certains diront son déclin) vers une musique plus accessible, plus radio friendly.
Piste 1: In the Dead of Night (5:38)
À une certaine époque, les pistes 1 à 3 auraient été regroupées en une seule pièce de 13 minutes. Cependant, en cette année 1978, c’est la Radio FM qui dirige le Monde et, comme le dirait presque Diane Tell, on ne joue plus ces choses-là…. Toujours est-il que l’intro annonce la dominance rythmique de la pièce, écrite en 7/4, de même qu’il introduit les différentes sonorités qui occuperont nos oreilles pour les 13 prochaines minutes: son de synthé riche, batterie sèche, guitare ronde et basse précise. Pour le premier couplet, c’est le duo batterie-clavier qui est à l’avant plan, très agile, jusqu’au refrain. Dès lors, le son s’enfle par l’entrée de la guitare et de la basse, qui jouent à l’unisson jusqu’à une première transition, ornementée de violon électrique. Après ces deux premières minutes, les différents motifs qui constitueront la pièce ont été annoncés, énergiques, nerveux.
À partir de 2:56, ne subsiste de la musique que la trame rythmique, sur laquelle Allan Holdsworth pourra laisser sa guitare s’exprimer. Le solo comporte des sections de très grande virtuosité, de même qu’il nous expose au phrasé unique du musicien, plus près du saxophone que de la guitare par la fluidité des passages rapides, exécutés en legato. Une minute et demi de génie guitaristique qui nous ramène au refrain.
La pièce se termine avec le motif rythmique de l’entrée, en fade out, nous laissant tout de même entendre, en arrière-plan, le motif de clavier qui ouvrira la seconde pièce.
Piste 2: By the Light of Day (4:32)
La seconde pièce s’ouvre en douceur, sur un motif de synthé créé par séquenceur, la voix de Wetton s’exprimant selon une mélodie étrange qui trahit son passage dans King Crimson. On reconnait le refrain de la première pièce à 0:42, avant l’exécution d’une deuxième séquence couplet / refrain. À 1:46, la musique se densifie, mais demeure feutrée alors que le violon électrique de Jobson prend les devants pour un solo très soft, nous ramenant au refrain puis à un passage de transition jusqu’à 2:48. À ce moment, ce sont les claviers qui prennent les devants. Le son est riche, Jobson exploitant à fond les capacités de son CS-80. À 3:56, le clavier s’exprime seul, en un passage plus dark, annonciateur d’une suite qu’on entendra dès la prochaine pièce amorcée.
Piste 3: Presto Vivace and Reprise (2:58)
Nous sommes ainsi en continuité par rapport à la seconde pièce. Toutefois, l’allure change du tout au tout. En fait, le titre de la pièce énonce clairement ce qu’il en sera: un passage rapide et vif, doté de signatures de temps outrancièrement complexes (voir cette vidéo), conduits par la batterie et les claviers. Une minute de pure folie qui nous ramène au thème musical principal des deux premières pièces, jouée comme une conclusion de cette suite en trois temps.
Piste 4: Thirty Years (8:05)
On avait besoin d’une trêve après ces trois pièces explosives. Aussi, Thirty Years débute en douceur, avec un passage à la guitare classique et aux claviers, tout en rondeurs. Bientôt, la voix s’ajoutera, sans altération à cette quiétude installée, elle définira néanmoins une mélodie sur laquelle les musiciens pourront construire. Vers 2:40, la voix annonce un changement d’atmosphère, bientôt confirmé par la batterie qui s’exprime par ses cymbales. À 3:22, on quitte résolument cette atmosphère: la batterie et les claviers confirment le changement de ton, l’une par un rythme soutenu, l’autre par un solo qui mimique la guitare de Holdsworth dans le phrasé. À 3:56, on entre dans une nouvelle phase de la pièce: la batterie prends le dessus, par un rythme plus net, soutenu à la basse et à la guitare, bientôt ponctué d’interventions au clavier. À 4:18, le clavier amorce un solo étrange, alors que la section rythmique semble se décomposer. On revient sur nos pattes rythmiques à 4:52, pour que la guitare face écho au solo de clavier, on est encore sur le cul devant la dextérité de Holdsworth… La voix revient, pour reprendre la mélodie du début, sur un fond plus costaud cette fois, et on termine sur cette mélodie réinterprétée à la guitare. Le tout se dissoudra dans les claviers et le violon .
Piste 5: Alaska (4:45)
En entrée, une autre belle démonstration des capacités du clavier Yamaha avec cette intro structurée autour du do grave, passage majestueux et sombre. Ce n’est qu’à 2:42 que le groupe entre en scène, pour une séquence musicale musclée et rapide, très directe, exécutée en 4/4. À 4:23, tout se décompose en un passage rythmiquement complexe sur fond de séquenceur, transition vers la seconde pièce.
Piste 6: Time to Kill (4:55)
Encore une fois, deux pièces qui n’aurait dû en être qu’une seule… Aussi, on entre dans la mélodie comme un chien dans un jeu de quilles, La pièce débute en 4/4, presque joyeuse, mais la mélodie est étrange et le ton de voix mordant. ça se complique après 30 secondes, par cette batterie qui cherche à nous faire perdre le compte tant elle insiste sur les « mauvais » temps. Refrain à 1:10, structure classique avec harmonies vocales efficaces, qui nous mène à une mutation rythmique, il y a comme un temps de trop de temps en temps… Fond rythmique s’intensifiant pour un long solo de violon électrique, qui s’étire avec les modulations, pour revenir au refrain à 4:18. Fin abrupte.
Piste 7: Nevermore (8:09)
Entrée à la guitare acoustique solo, qui nous permet d’apprécier sans fioriture électronique la très grande originalité du phrasé de Holdsworth, de même qu’une virtuosité dont on ne doutait plus, mais tout de même, c’est tellement précis… Avec l’amorce des claviers, on comprend qu’on sera calme pour un bout. La voix nous conduit à un couplet très jazz, puis à une séquence plus rythmée. Tranquillement, les musiciens s’étirent, le son se densifie.
Vers 2:50, l’espace sonore s’éclaircit, laissant la place à des échanges de solo entre guitare et claviers, évidemment virtuoses. La basse est agile, quoiqu’assez conventionnelle, Wetton étant meilleur chanteur que bassiste; tout de même, on serait mal avisé de dire que c’est mauvais, loin s’en faut! La mélodie principale revient à 4:30, ample. À 5:20, on entre dans un passage nébuleux, très mystérieux, dominé par les claviers, l’ami Jobson s’amuse avec ses nouveaux joujoux technos. La voix revient doucement, puis la batterie, pour qu’à 7:08, la guitare reprenne le motif mélodique principal de la pièce pour former une conclusion, avec l’apport musclé de la batterie. Fond de synthé pour le fade out…
Piste 8: Mental Medication (7:26)
Entrée méditative pour cette dernière pièce, les séquences d’accord jazz soutiennent la mélodie chantée sur fond de synthés discrets. À 1:16, les choses s’animent avec la voix et une batterie qui soutient un rythme dansant, jusqu’à 1:48, alors que les choses deviennent autrement plus complexes, comme un moment de folie avant un second couplet, vers 2:04. Le procédé se répète à 2:36, ponctué cette fois par un étrange solo à la guitare électrique. On revient, à 3:10, vers la mélodie initiale, brève transition vers un long passage instrumental, prétexte à des exercices jazzistiques de haut calibre pour l’ensemble des protagonistes. Un peu avant 4:32, on est revenu à un des thèmes de la pièce, probablement pour en finir, mais non! Très brève pause, pour que le violon solo relance la chose, à peine plus sagement. Dernière transition, à la sixième minute, vers la mélodie chantée du tout début, richement ornée par la guitare. Fin de la piste et de l’album, tout en douceur.
Pour aller plus loin
Très rapidement, le duo Wetton / Jobson se retrouvera seul pour assumer la suite de U.K., les deux autres comparses ayant la tête trop pleine de choses trop savantes pour maintenir cette direction somme toute en compromis entre le prog et le jazz. Aussi, U.K. s’associera avec Terry Bozzio, batteur stéroïdé ayant fait ses classes avec Frank Zappa et produira deux autres albums qui contiennent des trucs intéressants. Cependant, on s’ennuiera de la finesse du jeu de nos deux amis déserteurs; aussi, il faudra aller voir de leur côté, surtout chez Bruford, pour des productions solo dans la lignée de cet album. Pour ce qui concerne Holdsworth, ses meilleures pièces sont des collaborations, par exemple sur l’album Gazeuse du groupe français Gong. Ses trucs solos sentent, parfois, la prétention et pêchent, du moins à mon avis, par excès de complexité. À trop faire original, on fait parfois étrange…
On retrouve par ailleurs, dans le même esprit jazz rock que U.K., une masse de choses de grand intérêt: Gong de même que tous ces groupes des années ’70 associés à l’école de Canterbury … On peut même aller du côté de Jean-Luc Ponty, violoniste jazz français, dont l’album Enigmatic Ocean comporte une contribution intéressante de Allan Holdsworth. C’est probablement le truc qui se rapproche le plus, du moins pour les sonorités, de l’expérience U.K., mouture initiale.
Alors voilà, cher lecteur que j’aime, bonne écoute! On se retrouve bientôt avec un quinzième opus, canadien cette fois. Une canadienne en fait, et dans un tout autre style…