Album du Vendredi #15

Album: Jagged Little Pill
Artiste: Alanis Morissette
Année: 1995

Tiens, de la pop! Oui, bien sûr, mais cette galette de 1995 est l’une des trop rares preuves qu’on peut faire un album accessible mais intelligent, musicalement riche et dont les paroles ont une portée au-delà du traditionnel « je veux faire touche pipi avec toi »… Pas de minette ici, la chanteuse d’à peine 21 ans assume pleinement ses émotions, de la colère à la contemplation et elle expose ses réflexions parfois crûment, sans voile. Du côté musical, le son est moderne sans être racoleur, la guitare mord, la section rythmique est costaude. On aime beaucoup, de la première à la dernière piste.

Comme il s’agit d’un album très connu, je serai bref dans l’analyse musicale, t’invitant surtout à revisiter la chose avec tes oreilles.

Piste 1: All I Really Want (4:00)

D’emblée, la table est mise avec cette guitare très southern et cet harmonica qui mord autant que les mots, cyniques, par exemple ce passage à 3:30: why are you so petrified about silence… well can you handle this? suivi d’une seconde de silence (moins dans le vidéo). Alanis poursuit, moqueuse: Did you think about your bills, your ex, your deadlines? Ça me parle.

Piste 2: You Oughta Know (4:13)

Hymne post rupture, plein de rancœur assumée, de douleur crachée au visage, la voix mordante collant parfaitement aux paroles. Musicalement, c’est tout aussi fort, avec un rythme très house et une basse étonnamment créative. Succès mondial qui propulsera Mme Morissette parmi les étoiles.

Piste 3: Perfect (3:12)

Première piste plus calme de l’album, tout de même pleine de colère contenue. Alanis y dénonce la manipulation affective de certains parents. Encore une fois, c’est cru et direct, par exemple à 2:10, alors que le parent crie: I’ll live through you – I’ll make you what I never was – If you’re the best, well maybe so am I – […] I’m doing this for your own damn good – You’ll make up for what I blew – What’s the problem? – Why are you crying? Je parie que cette chanson résonne dans la tête de plein d’anciens enfants performants.

Piste 4: Hand in my Pocket (3:40)

Retour de la guitare électrique, mais on demeure dans le mollo, avec cet harmonica simple qui ponctue les refrains. Éloge du paradoxe et des incertitudes de la jeune vie adulte. Tout va bien, malgré tout!

Piste 5: Right Through You (2:56)

Retour de la colère, cette fois devant le mépris de certains hommes au sein de l’industrie du disque par rapport aux jeunes artistes féminines: you took a long hard look at my ass and then played golf for a while… Musicalement, c’est contrasté, le son est encore dense pour les refrains, mais il s’éclaircit pour laisser toute la place requise au récit. Mordant.

Piste 6: Forgiven (5:00)

Ici, c’est la jeune fille d’éducation catholique qui nous parle du besoin de pardon. On sent dans les refrains presque criés tout le poids perçu de cette éducation. Pièce plus introspective, tout de même efficace.

Piste 7: You Learn (4:01)

On n’est plus dans la colère, mais la pièce demeure un appel à l’émancipation. Un message simple: fais tes erreurs… environnement musical upbeat, bien fignolé.

Piste 8: Head Over Feet (4:33)

Parmi les aventures amoureuses de la dame, il doit quand même y avoir eu des trucs positifs… ici, on célèbre l’amour ami, le garçon gentil qui ouvre la porte… c’est très naïf, comme ce solo d’harmonica un peu goofy à 2:10. On sourit et on passe un bon moment musical.

Piste 9: Mary Jane

On débute cette chanson triste à la guitare seule à propos d’une amie victime d’un homme violent et qui hésite à reconnaître la situation. Chanson sensible interprétée avec émotion, de la tristesse à la colère, pleine d’empathie. L’environnement musical est, encore une fois, richement orné, à la limite folk rock, tout en accordant une place prépondérante à la voix.

Piste 10: Ironic (4:06)

On commence tout doucement cette pièce qui traite davantage de fatalité ou de déveine que d’ironie (les puristes auront reproché ce fait à Mme Morissette, mais nous, on s’en fout), pour tomber rapidement dans un refrain upbeat intense, qui reviendra entre des passages narratifs plus posés. Humour doux amer, musique efficace comme toujours et cette voix, pleine de folie heureuse.

Piste 11: Not the Doctor (3:46)

Encore une fois, l’entrée se fait en douceur, mais cette fois-ci, le propos est plus mordant: on y dénonce les garçons troublés qui espèrent un soutien affectif de leur conjointe plutôt que simplement de l’amour. Elle a compris des choses, la madame, malgré son jeune âge… Le riff de guitare acoustique est quirky, tout du long, accord de la augmenté d’un si (mi-la-mi-la-si-mi) ; ça colle au propos.

Piste 12: Wake up (4:52)

Peut-être la pièce la plus conventionnelle de l’album, sur le plan mélodique, tout de même rehaussée une section rythmique dynamique. On prendra la pause de créativité pour apprécier la qualité de la production, notamment au chapitre des voix. Ça se finit sec, appel à l’éveil en voix seule.

Piste 13: You Oughta Know (Jimmy the Saint Blend) / Your House (A Capella) (8:10)

Je te dis tout de suite que je ne considère pas ces deux pistes comme faisant partie de l’album. La première piste est en fait un remix de la seconde pièce, un genre d’extra, moins dense, moins produit mais aussi moins intéressant, quoiqu’on puisse davantage y apprécier le noyau cru, presque sans les claviers et sans les effets sur la voix. Vers 4:18, tout s’arrête jusqu’à 5:12. C’était l’époque des pièces cachées… Bon: le truc aurait pu rester caché, aussi, je peux me permettre de comparer quelques élans vocaux de Mme Morissette dans ce truc aux piaillements de Dolly Parton. Elle a du talent la dame, mais l’ornementation musicale lui sied davantage qu’un simple écho.

Pour aller plus loin

Alanis Morissette aura commis, après ce premier succès mondial, un autre album intéressant intitulé Supposed Former Infatuation Junkie, moins rock et dans un esprit qui annonce un propos plus contemplatif, lequel se confirmera dans les opus à venir. Ultimement, la colère allait bien à Mme Morissette, puisque ses autres productions connaîtront, disons-le poliment, un succès d’initié.

Toujours est-il que Jagged Little Pill demeure un incontournable de la « pop » canadienne, une étonnante œuvre de jeunesse, et que la voix d’Alanis Morissette porte une émotion à fleur de peau qui ne s’use pas à l’écoute. Les amateurs du genre apprécieront probablement les premières œuvres de Kate Bush ou encore les deux premières galettes de Björk de même son album avec les Sugarcubes. Évidemment, pour les voix de femmes canadiennes, il faudra se promener du côté de Joni Mitchell, qui n’a pas le même mordant rock, mais dont l’époque Hejira comporte des similitudes au niveau de l’écriture.

Parlant de Joni, on ira de son côté, du moins indirectement, pour le prochain album, qui sera résolument d’un autre genre et d’une autre époque! D’ici là, cher lecture, si tu as des suggestions d’albums n’hésite pas!

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