Peut-on changer?
Mais oui, tu me diras, arrête de dire des conneries. Je reconnaîtrai là, cher lecteur que j’aime quand même, tes préoccupations pragmatiques mais je te relancerai, tout de go. Peut-on vraiment être différent de ce que l’on est? Bien sûr, on peut changer nos habitudes, on peut perdre du poids, en gagner, voter différemment, on peut changer d’avis sur un livre ou un film… Aussi, on change, inévitablement, avec le temps: les rides qui se creusent, les cheveux qui se décolorent ou qui disparaissent, les articulations qui grincent, tout ça modifie notre rapport au quotidien, je sais; aussi, on pourrait dire qu’on change perpétuellement, du moins en surface, au fur et à mesure de nos expériences et de nos activités.
Pourtant, j’ai parfois le sentiment de n’avoir jamais vraiment changé, comme s’il y a en moi une entité stable qui résiste à toute forme d’altération et qui conditionne mon rapport à la réalité. Je suis le même que j’étais quand j’avais 6 ans, ou 20, ou 40… Non? Rien de nouveau, tu me répondras, Jean-Jacques Goldman a d’ailleurs écrit un truc là-dessus, chanté par Celine Dion. Par ce commentaire, je reconnaîtrai ta sagesse et la profondeur de tes références; toutefois, ce constat, j’en conviens partagé par Celine et par plein d’autres penseurs, de Vygotsky à Kierkegaard, me turlupine encore.
Je t’explique.
Hier, j’écoutais les nouvelles. Tu le sais, c’est un de mes sports favoris, même si ça joue parfois vicieux dans les coins. Y’avait un type à CNN, genre un sénateur républicain de Virginie, qui expliquait que son État, tout comme 36 autres, s’était dissocié des normes californiennes pour ce qui concerne la gestion du marché de l’automobile. Le type, visiblement un adepte du gros bon sens, alléguait que chaque individu devait être libre de choisir un véhicule qui lui convenait, en fonction de ses priorités, de ses préférences et des besoins de sa famille. J’écoutais ça, et je me disais: putain (c’est mon nouveau patois, c’est la faute de mes enfants, je sais, ce n’est pas élégant, aussi je fais des efforts de substitution, mais c’est difficile), le concept de liberté individuelle est collé à l’identité occidentale.
Et puis après, que je t’entends me rétorquer?
Ben, je te répondrai que c’est un foutu problème. Au regard du désastre climatique qui s’est déjà amorcé, si, malgré les tornades sans précédent, malgré les feux de forêts, malgré le manque d’eau et toutes ces autres menaces qui s’expriment déjà, on résiste encore à partir le lave-vaisselle la nuit, à confronter nos habitudes de consommation ou de transport ou à changer notre rapport à l’espace, aux objets ou à la nature parce que ça brime nos libertés individuelles, je me dis qu’on est foutus. On va cramer, comme dans cette toune de 2006 des Cowboys Fringants, à plus ou moins brève échéance.
Il y a pire.
Parce qu’il faut changer, et que ce changement confronte notre identité, on voit apparaître dans nos paysages politiques des opportunistes qui utilisent cette résistance au changement pour se faire du capital politique. Ces réactionnaires recourent à un discours négationniste sans fondement scientifique et identifient leurs adversaires politiques comme des ennemis à notre liberté individuelle. On parle ici de Trump, évidemment, et des autres grands guignols de la racaille républicaine; on parle aussi de Polièvre et de ses slogans stupides mais racoleurs (axe the tax); on parle enfin de Éric Duhaime, notre grand et sympathique pourfendeur du méchant État Providence.
Tu sais peut-être qu’il y en a plein d’autres, outre Amérique, de ces rigolos personnages. Giorgia Meloni, en Italie et Marine Le Pen, en France, sont probablement les plus connues, mais il y en a d’autres encore, par exemple Geert Wilders, leadeur du Parti pour la liberté, un parti néerlandais nationaliste et, entre autres choses, opposé au traité de Paris sur le climat, dont le texte serait « bourré d’inepties visant à accabler le pauvre peuple ».
Dans les faits, il faut le dire et le décrier, le déni du réchauffement climatique alimente les mouvements d’extrême droite de par le monde, cet état de fait constituant, à mes yeux, le plus grand danger imminent au maintien de la paix et à l’avenir de l’humanité.
À lire, donc, absolument, sur le sujet:
- Cet article de Sophie Chapelle, journaliste au média indépendant d’investigation Basta!
- Cet éditorial de Goeff Mann, rédigé en 2022, publié dans le New Stateman et traduit en français sur Acta-zone, média militant indépendant et internationaliste
- Ce bref article sur Land, Hebdomadaire politique, économique et culturel indépendant luxembourgeois publié depuis 1954, établissant un parallèle entre les évènements du 6 janvier 2020, l’urgence climatique et la montée du fascisme aux États-Unis.
Penses-y, cher lecteur que j’aime, avant de voter et, surtout, avant d’agir.