Artiste: Crosby, Stills, Nash & Young (CSN&Y)
Album: Déja Vu
Année: 1970
Alors que les odeurs de patchouli et de bois de santal se dissipent doucement et que les années ’70 s’installent, le collectif composé de David Crosby (issu des Byrds), de Stephen Stills (de Buffalo Springfield) et de Graham Nash (des Hollies), auquel se joindra brièvement Neil Young (également de Buffalo Springfield) livrera, outre sa performance historique au festival de Woodstock, cette seule et unique galette. Mine de rien, cette œuvre cristallisera le son folk rock des années 60 et définira la suite des choses pour tout ce qui concerne les harmonies vocales, de Fleetwood Mac aux Eagles, en passant par Beau Dommage.
On devinera, à l’écoute, que le groupe n’en est pas vraiment un, du moins sur le plan des compositions. On reconnait ainsi, très facilement, le style de l’un ou de l’autre des protagonistes dans la composition des titres. Néanmoins, l’assemblage des voix et des instruments donne à penser à une grande communion musicale, littéralement un moment de grâce dans les titres les plus forts.
Piste 1: Carry On (4:25)
On est un demi-ton plus bas que la normale pour cette pièce d’ouverture. Les deux premières minutes se vivent dans un rythme rapide vaguement arabisant, la voix de Stills complétant les chœurs à chaque strophe. À 2:00, le chœur seul annonce la transition sur un passage très groovant, la basse établissant avec la batterie et les percussions un fond sixties très efficace sur lequel une guitare solo surfera, relax, avant que les voix en harmonie ne reprennent le dessus vers 2:42. Petit solo de cette guitare très typée, deuxième refrain, et on remet ça avec une ornementation d’orgue vaguement psychédélique. Fade out!
Piste 2: Teach your Children (2:54)
On est ici dans du pure folk, tant dans la musique, proche du country en bonne partie grâce à la contribution de Jerry Garcia, des Grateful Dead, à la guitare pedal steel, que sur le propos, très Peace & Love. On se laisse donc bercer par cette courte pièce et on admire le travail des harmonies vocales, notamment le passage en canon à partir de 1:30.
Piste 3: Almost Cut My Hair (4:29)
Feel like letting my freak flag fly… Blues revendicateur conduit à la voix par un David Crosby dont on sent l’ironie et la colère. Les deux guitares lead campent solidement le propos par des improvisations tranchantes. Petit rappel que les années ’60, ce n’était pas qu’amour et paix. Il y avait du Viet-Nam dans l’air, une société à déconstruire, la liberté à portée de pancarte… Il y avait aussi la répression policière et cette incompréhension de la génération qui avait fait la guerre devant celle qui ne la voulait plus. Époque costaude, chanson musclée.
Piste 4: Helpless (3:37)
Du pur Neil Young ici, avec cette voix fragile sur des arrangements minimalistes à saveur country, le reste du groupe n’étant utilisé que pour ornementer le refrain. Un grand bol de nostalgie.
Piste 5: Woodstock (3:53)
Composition de Joni Mitchell, dont on entendra la version, très différente, sur l’album Ladies of the Canyon. La version de CSN&Y est portée par un groove typique de l’époque, simple, lent, mais très efficace. Encore une fois, les harmonies vocales sont utilisés en accentuation par rapport à la mélodie assumée par Stills. On remarquera les solos de guitare débridés de Neil Young.
Piste 6: Déja Vu (4:12)
Pour la première minute de la pièce, la guitare acoustique installe un motif répétitif assis sur une rythmique folk et un étrange scat, qui se transforme après une brève pause en mélodie rapide, chantée en harmonie. Dès lors, le rythme casse pour prendre une allure beaucoup plus blues, presque mélancolique. À 2:23, une progression aux voix amène le solo d’une guitare toute en rondeur, puis, chose rare, c’est la basse qui poursuit le solo. Une des pièces les plus élaborées de l’album.
Piste 7: Our House (3:01)
La chose est jolie, presqu’enfantine: deux amoureux qui ont construit leur nid dans cette maison, qu’on décrit dans ses choses essentielles: un vase, deux chats, un foyer et la lumière du soir qui baigne la pièce où l’amoureuse chante. Très touchante chanson d’amour, potin potin, qui concerne le couple alors formé par Graham Nash et Joni Mitchell.
Piste 8: 4+20 (2:06)
Chanson solo de Stephen Stills, très sombre malgré la douceur, pleine de douleur. Garçon de 24 ans qui constate que sa vie est sans amour. On ressent bien, par la voix et, surtout, par le ton, la peine et le vide du pauvre jeune homme.
Piste 9: Country Girl (5:12)
La voix étrange de Neil Young nous amène dans cette pièce très orchestrée, du pur Young de l’époque Harvest. Les copains sont là avant tout pour les harmonies vocales, très élaborées. La musique demeure simple, même avec l’orchestration et les grandes orgues, l’intérêt se situe dans la composition, et non dans l’interprétation. On termine ça avec une ornementation très folk à l’harmonica, par dessus les orgues. Réussi.
Piste 10: Everybody I Love You (2:22)
On termine l’album par un truc très upbeat, campé dans une thématique hippie tout à fait de circonstance, avec un refrain chanté en harmonie et sur lequel Crosby s’amuse à jouer les Joe Cocker. Efficace, on termine l’écoute de cet album d’exception avec le sourire.
Pour aller plus loin
Pour cette période de la vie du groupe, la compilation So Far, regroupant quelques pièces de Déja Vu et les plus grands titres réalisés alors que Young ne faisait pas partie du collectif, dont la célébrissime Suite: Judy Blue Eyes, représente certainement une écoute obligatoire. Le groupe se réunira beaucoup plus tard, au cours des années ’80, mais les productions de cette époque, sauf exception, sont d’un intérêt anecdotique. C’est bien davantage du côté de Neil Young qu’il faudra explorer pour trouver de la substance, dont les albums After the Gold Rush et Harvest, produits par Young immédiatement après Déja Vu. Finalement, on retournera à Joni Mitchell pour rester dans la vibe de l’époque, avec ses premiers albums, de Song to a Seagull (produit par David Crosby) jusqu’à Blue.
Baignant dans cette atmosphère nostalgique, on pourrait retourner au premier album de Beau Dommage, de même qu’au premier Harmonium, pour constater l’influence de CSN&Y sur le folk rock québécois, particulièrement au niveau des harmonies vocales.
La prochaine galette, cher lecteur, nous transportera en Angleterre, à l’aube des années ’90, alors que nous visiterons un groupe au nom sibyllin qui s’inscrit dans la mouvance post-punk. Intrigué? Non? Tu devrais…