Album du vendredi #17

Artiste: The The
Album: Mind Bomb
Année: 1989

Groupe d’un seul homme, Matt Johnson, qui aura émaillé les années ’80 de sa griffe post-punk: paroles grinçantes, musiques métissées, entre le dance, le rock, le jazz et le reggae, The The nous présente ici son album le plus achevé, du moins le plus intrigant musicalement. Pour cet opus, The The regroupe des grosses pointures de l’heure, Matt Johnson (au chant, aux claviers, à la guitares et aux compositions) ayant recruté aux guitares et à l’harmonica Johnny Marr (ex The Smiths), James Eller à la basse (ex Nick Lowe), le batteur David Palmer (ex ABC), tous d’excellents musiciens. Johnson aura également recours, en soutien à la voix, à une certaine Sinéad O’Connor, de même qu’à une quinzaine de collaborateurs ponctuels. Le résultat est un album achevé, produit avec soin.

Sans qu’on puisse parler d’un album concept, Mind Bomb aborde avec mordant les principaux sujets de l’heure en cette fin des années ’80: la montée de l’islamisme et les déchirements religieux, le virage à droite dans la sphère politique, la recherche de sens et l’amour au temps du grand individualisme. C’est fait avec humour, intelligence et, surtout, beaucoup de cynisme et d’autodérision.

Piste #1: Good Morning, Beautiful (7:28)

Longue introduction, ornementation musicale ponctuelle, dont aux cuivres retenus, pour accompagner ce qui semble être le chant d’un Imam de même que trois accords plaqués au piano, si bémol, do, sol… à 1:56, la basse embarque, de même que des percussions et bientôt, une voix nous susurre des paroles comme s’il s’agissait d’une menace. Il est question de Dieu et du Diable… On entre dans le vif du sujet à 2:30, avec un tambour sec et cet harmonica, presque hanté. Le tout se superpose au chant de l’Imam, à la basse qui soutient sa trame, aux cuivres qui s’affirment maintenant plus franchement. À 3:08, le chant reprend, cette fois menaçant, on devinera que c’est le Diable qui nous cause. L’atmosphère est soutenue par cet amalgame fort réussi entre l’harmonica et la guitare électrique. Le Diable reprend pour un second couplet, vers 4:00: il mord ses mots, il nous enjoint à reconnaître Sa présence en nous. Bref intermède musical à la fin du second couplet, toujours sur fond de cette section rythmique un peu ska, le temps d’interactions plus affirmées entre harmonica et guitare, mais pas de solo, tout est atmosphérique. On est interpellés une troisième fois par le Prince du Mal à 5:15.

Paroles à retenir: who is it that can make your little armies of the left and your little armies of the right light up your skies tonight, TONIGHT?

Bref, un rappel amical quant à tout le mal qui est en nous. Good morning beautiful, goodbye world, termine-t-on dans cette pièce apocalyptique.

Piste #2: Armageddon Days Are Here (Again) (5:40¨)

Suite logique de la première pièce, qui s’ouvre sur des voix graves, incantation guerrière primitive, quelques secondes préfigurant un beat à la caisse claire et une présentation des principaux protagonistes de l’histoire: Jésus, Bouddha, Mahomet… Les plus vieux d’entre nous s’aperçoivent qu’on est dans une pastiche de Ballroom Blitz, du groupe de pop bonbon des années ’70 Sweet. Le riff de guitare est résolument de son époque, dissonant, atypique, on pense à The Cure.

Le propos est cynique, le chanteur s’en prend à ceux qui croient aux appels à la guerre sainte pour contrer la montée de l’islam (propos très d’actualité en cette année ’89, notamment avec l’affaire Salman Rushdie). Musicalement, c’est très construit, même si assez simple, finalement, le beat du début formant la colonne vertébrale de la pièce, les autres éléments (les voix du début, les riffs de guitare) ponctuant la chose au besoin, comme un collage. La trame des refrains est plus élaborée, la voix principale étant doublée d’abord par les voix graves puis par une section de cordes, à l’unisson.

Paroles à retenir: If the real Jesus Christ were to stand up today, He’d be gunned down cold by the CIA

Tout comme pour la première pièce, ce sont les mots du titre de la pièce qui la terminent, dans une apothéose annoncée par les cordes et par le chœur d’homme, vaguement « armée russe », et le tout s’effondre au son d’une explosion.

Piste #3: The Violence of Truth (5:40)

Cette thématique religieuse nous amène une troisième pièce, en continuité avec les deux autres, et s’amorçant alors qu’un preacher nous harangue, sur fond d’orgues religieuses. Bientôt, cet orgue prendra des airs beaucoup plus modernes, funky même, définissant la trame de la pièce. Après l’arrivée de l’harmonica puis de la batterie, c’est la ligne de basse qui pousse enfin la pièce dans ses ornières, à 1:00. La seconde minute est consacrée à cette trame rythmique, sur laquelle s’accottent l’harmonica, puis la guitare, pour des solos très sentis. Pour la troisième minute, le chanteur interroge les consciences, questionne notre indifférence devant les grands drames humains: la guerre, encore et toujours, le colonialisme et ses fractures, l’aveuglement religieux…

Paroles à retenir, sur fond d’un killer riff de guitare: Something’s telling you to wake up and salute the dangers of obedience, the violence of truth.

Piste #4: Kingdom of Rain (5:51)

Fond d’inspiration ska pour cette chanson de désamour chantée pat Johnson, avec le soutien de Sinéad O’Connor. Espoirs déçus, passion épuisée. Rupture un jour de pluie: beau, mais triste, avec un environnement sonore de circonstance.

Piste #5: The Beat(en) Generation (3:04)

Pièce très Beatlesque, par l’harmonica, le rythme simple et cet espèce de bonne humeur dans le son, malgré des propos très sombres. Un appel très actuel contre la montée de la droite, alors que Thatcher amorçait la seconde décennie de son règne sur le parlement britannique.

Piste #6: August & September (5:45)

Intro au piano, avec cette voix torturée de Johnson, sur un ton de confidence, qui parle à son ex d’une rupture imminente, à laquelle il est incapable de se résoudre. À 1:00, s’installe une orchestration jazz, contrebasse et clarinette, batterie balayée. Le chanteur poursuit son récit, raconte son insistance, les pleurs, les remords, la manipulation, les promesses… On comprend qu’il y a de la violence dans cette relation qui perdure malgré la perte de l’amour. You’re mine, conclut la crapule, que ça te plaise ou non.

Piste #7: Gravitate to Me (8:09)

Pièce pour le dance floor, avec cette basse très profonde et cette guitare funk qui s’installent par dessous cette voix toujours aussi désaxée, le tout ornementé d’harmonica et de riffs de claviers séquencés. Très sexy, tout ça, en concordance avec les paroles, qui nous parlent de séduction. Petit passage malaisant (mais en concordance avec le propos), à partir de 4:30, le chanteur respirant comme une bête en chaleur au rythme de la musique. Ça se poursuit avec des pick up lines, très cliché tout ça, mais à escient. Musicalement, c’est diablement efficace.

Piste #8: Beyond Love (4:22)

Ouverture basse et trompette pour annoncer la voix, puis les ornements à la guitare et l’orgue, avant le refrain, somme toute de facture conventionnelle. C’est lors des couplets que l’ornementation musicale est la plus réussie, comme lors du second, à 2:10, quand apparait une guitare très ’80s. The The, visiblement, maîtrise les codes de l’époque. Le propos est, pour une fois, positif, on parle d’amour partagé, du couple comme une communion, noyau de quelque chose de plus grand, comme s’il y avait dans l’amour véritable comme un remède aux angoisses existentielles précitées dans l’album.

Pour aller plus loin

Je connais bien les deux premiers albums de The The; s’ils n’ont pas la profondeur de ce troisième opus, ils demeurent intéressants et représentatifs de cette époque où les synthés prenaient l’avant-plan et que la musique cherchait des horizons différents. Aussi, les contemporains britanniques de The The, par exemple The Smiths ou The Cure, pourraient représenter un bon point de départ pour explorer davantage le son de cette époque et de ce genre. J’irais aussi du côté des américains, et des Talking Heads… Toutefois, je ne suis pas très ’80s, exception faite de mon affection pour les premiers albums de The The. Aussi, je m’en remettrai à ce site, Music Maps, pour aider ta découverte.

Pour le prochain album, qui sera le dernier avant une pause estivale bien méritée, je te présenterai un truc britannique, encore une fois, de 1987. De mémoire, c’est probablement le dernier album que j’avais acheté en format vinyle, avant de me procurer un lecteur cd et de transiter vers cette technologie révolutionnaire, mais aujourd’hui quasiment révolue… Fallait vouloir, car la chose, que tu devineras peut-être, était produite comme un album double, alors qu’elle pouvait être contenue sur un seul CD. 55 minutes de musique sur une seule galette: révolutionnaire, je te dis…

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