Faut que je te raconte.
Tu connais Léo, je présume, ce charmant boxeur blanc qui cohabite avec moi. Il a quatre ans bien sonnés, le bougre, il est gras comme un voleur et, malgré ses mésaventures de jeunesse (voir les articles qui lui sont consacrés), il se porte bien, du moins selon ce que je peux en observer.
Bon, la bête prend de la place! 40 kg de chien, ça occupe un espace, sur un divan comme dans un lit, car il a accès à ces deux zones de ma vie théoriquement privée. En outre, sa santé mentale et, par la même occasion, la mienne, requièrent minimalement une heure de marche tous les matins, des repas copieux de moulée mélangée avec du mou deux fois par jour, de même que, le plus souvent possible, ma proximité, car il M’AIIIIIIIIMMMMMEEEEEE!
Au fil de ces promenades quotidiennes, s’est construit tout un petit monde d’amis humains et canins: Mademoiselle Chose et son husky, qui tire autant que Léo le peut. On se salue de loin, les canins ne se pigeant pas. Y’a ma voisine devant les boîtes aux lettres, Léo vérifie toujours si elle est là pour lui faire un petit coucou, et tous les propriétaires de chiens (Ozzy, Mali, Maya, Bruno, la grosse Nelly, Gaïa, Bella, Virgule, Charlie ou Gibson, entre autres pitous dont je me souviens du nom, il y en a bien une bonne dizaine d’autres) que Léo doit saluer ou non, selon les affinités et les circonstances, de même que le groupe des sympathisants, qui profitent du passage de Léo pour me piquer une petite jase ou qui me saluent, tout simplement parce qu’ils me reconnaissent. Marcher son quartier, ça le rend humain, on devrait tous faire ça…
C’est assez rare, mais il arrive parfois que Léo ne piffe pas quelqu’un. J’ignore pourquoi, mais dans ces cas, je respecte son avis et je passe mon chemin sans m’approcher, autant que faire se peut. Généralement, tout se passe bien, mais… pas toujours. Par exemple, il y a quelques semaines, un jeune ado, dans la bulle de ses écouteurs, m’a croisé alors que je promenais Léo. À sa vue, mon gros bêta a figé, signe que quelque chose n’allait pas. Aussi, j’ai barré sa laisse rétractable et j’ai fait écran, tandis que le jeune s’approchait. Comme ce dernier n’avait visiblement pas conscience de ma présence ou de celle du chien, il m’a presque frôlé alors qu’il me croisait. C’est là que Léo a réagi, faisant un pivot vers le jeune pour lui sauter dessus, ses pattes avant lui agrippant les cuisses de telle sorte que ses mains étaient à hauteur de gueule.
Ça a duré deux secondes: je tire comme un bœuf pour éloigner Léo, le jeune perd l’équilibre et échappe ses écouteurs, les deux sont séparés… Je demande au jeune s’il est OK, il me répond que oui, idem pour ses écouteurs, qu’il remet dans ses oreilles avant de poursuivre son chemin. Évidemment, je houspille mon gros nono et j’écourte tant la laisse que la marche, furieux devant ce comportement inacceptable.
Le lendemain, j’apprend par la mère du jeune, qui me retrouve alors que nous marchions, moi et le monstre, que Léo aurait mordu son enfant. Franchement, je suis surpris… Tout de même, je ne peux que la croire, même si je n’ai rien vu de la morsure et que la victime, sur le coup, ne m’en avait pas parlé. Aussi, comme je connais bien la Loi visant à favoriser la protection des personnes par la mise en place d’un encadrement concernant les chiens, puisqu’elle avait été mise en place peu avant que Léo n’ait lui-même été victime d’une morsure alors qu’il était chiot, je sais que toute morsure doit être déclarée. Je communique donc avec le Service de police de la ville, on prend ma déposition et on me rappelle, m’informant qu’une déclaration avait également été faite par la famille du jeune homme et que la suite des choses allait être prise en charge par la ville, avec le soutien de la SPCA Lanaudière / Basses-Laurentides.
Bientôt, je recevrai, après une brève visite de la SPCA, une ordonnance temporaire de la Ville: on m’explique que Léo devra subir, à mes frais (700$), une évaluation comportementale. Le rapport de cette évaluation sera transmis à la ville pour prescriptions finales et exécutoires concernant Léo. D’ici là, j’aurai à respecter des prescriptions transitoires, notamment:
- interdiction de la laisse rétractable
- obligation d’une muselière pour toute sortie
- interdiction de s’approcher d’enfants ou d’adultes étrangers
- supervision constante
Je suis en beau joual vert, mais je peux comprendre: Léo aurait quand même mordu quelqu’un sans raison. Ce qui ne passe pas, toutefois, c’est la muselière. D’une, on associe généralement le port d’une muselière à la dangerosité du pitou: aussi, exit le capital de sympathie, Léo passera de grégaire à suspect, et toutes mes élucubrations sur les plaisirs de marcher son quartier foutront le camp. Je sais, c’est un truc de perceptions, mais comme tu sais depuis que tu as lu Merleau-Ponty dans le texte, toute conscience est conscience perceptive, la réalité objective d’une muselière -objet-de-prévention se substituant pour plusieurs à la perception d’une muselière-mesure-de-protection-des-humains-contre-le-méchant-molosse. De deux, Léo est un expert ès muselière: il peut retirer tous les modèles, du fourreau au grillage, d’un simple coup de patte, un vrai Houdini de la gueule libre. En outre, il déteste la chose. Cela suppose donc qu’il y aura de longues séances d’acclimatation, avec moult friandises et heures consacrées à cette obligation ridicule (on est encore du côté des perceptions, les miennes cette fois-ci), pour qu’un chien qui peine à passer au travers d’un vulgaire Denta Stix ne puisse plus déchiqueter les chairs d’aucun autre humain…
Mais, ai-je le choix…
La suite dans quelques jours.