La Bête est en sursis…
Bon, je te concède, cher lecteur, que je beurre un peu épais, côté effet dramatique, mais tout de même, il faut comprendre qu’en vertu de la Loi visant à favoriser la protection des personnes par la mise en place d’un encadrement concernant les chiens, lorsqu’il y a déclaration de morsure, s’enclenche automatiquement une enquête sur les évènements, de même qu’un jugement doit être émis sur la dangerosité du mordeur. Après coup, des recommandations sont formulées à l’instance concernée pour décision exécutoire. En termes simples, du moins c’est comme ça à Repentigny, c’est le service de police qui reçoit les déclarations. L’enquête est ensuite déléguée à la SPCA Lanaudière Basses-Laurentides, qui recueille les informations des parties impliquées, généralement la victime ou les témoins directs et le propriétaire du mordeur. Selon cette enquête préliminaire, des prescriptions transitoires sont émises par la Ville, en attendant une évaluation du comportement du chien.
C’est dans le contexte de ces prescriptions transitoires que j’ai dû tenter d’apprendre à Léo à tolérer une muselière. Je dois avouer y avoir mis un entrain tout relatif, mais j’ai quand même réussi à lui apprendre à ne pas rechigner devant l’objet, de telle sorte que je pouvais lui mettre sans trop de difficulté. Il n’a toutefois jamais réussi à la tolérer au-delà d’une quinzaine de secondes. Ça, c’était un réel problème, car je devais me présenter à la SPCA pour l’évaluation comportementale avec un chien dûment muselé, pour la sécurité des intervenants.
Nonobstant ce pépin, nous voilà donc, cher lecteur, à St-Calixte, beau coin perdu de Lanaudière, devant les bureaux de la SPCA, avec un Léo visiblement stimulé par l’incongruité de la chose et par un maître un peu nerveux. La muselière est enfilée prestement et la bête maintenue la tête bien haute par une laisse fortement tendue sur le harnais, de telle sorte que Léo ne peut vraiment se servir de ses pattes pour s’en extraire. Mais il force, le bougre, mon pauvre bras de fonctionnaire retraité en pâtit grave. On vient à ma rencontre et on me conduit à une petite pièce, dans laquelle m’attendent deux jeunes dames qui se présentent: il s’agit de la vétérinaire et de la technicienne qui s’occuperont de l’évaluation comportementale. Léo profite d’un relâchement de la tension de la laisse, s’écrase au sol à mes pieds et, prestement, s’extirpe de la muselière. Je ramasse la chose et demande si je dois lui remettre. Les deux dames observent brièvement Léo, le nez collé au sol, affalé sur le plancher avec la ferme intention d’un petit somme, et me permette de lui laisser le museau à l’air libre.
On m’explique alors que les évaluatrices avaient reçu les dépositions des deux protagonistes de l’affaire, de même que des documents que j’avais dû compléter en préparation à l’évaluation: d’abord, un questionnaire de la SPCA visant à établir le profil comportemental de Léo, puis une histoire de vie, que j’avais pris soin de rédiger en complément d’évaluation, avec l’espoir à peine déguisé de générer un max de capital de sympathie envers mon toutou mordeur. On m’a ensuite informé qu’il y avait quelques différences significatives entre les versions de l’évènement, la victime ayant évoqué des morsures répétées et persistantes, alors que je ne me souvenais même pas que Léo ait pu mordre le jeune homme. Exagération délibérée, déni inconscient, encore un mauvais tour des perceptions? Jai choisi de la jouer sincère: j’ai exprimé ma surprise devant cette version du jeune homme et réitéré qu’au meilleur de mes connaissances, il n’y avait pas eu de morsure mais que je n’avais aucune excuse devant le comportement clairement inadéquat du canin incriminé, celui-là même qui demeurait prostré à mes pieds et qui ronflait d’un sommeil sans remords alors que nous causions de son comportement délictueux.
Après une bonne demi-heure d’échanges, on m’invite à remettre la laisse de Léo à l’évaluatrice et de quitter la pièce. On m’a préalablement expliqué que Léo allait vivre une série d’épreuves visant à jauger son potentiel d’agressivité de même qu’à mieux saisir son profil comportemental. Je quitte donc, un peu nerveux tout comme mon toutou, d’ailleurs, qui aurait nettement préféré que je demeure avec lui… Tout de même, je quitte vers le stationnement, soulagé de ne rien entendre du drame qui aurait pu se produire: Léo déchaîné, attaquant sauvagement les deux dames à grands coups de crocs à la jugulaire, toute cette violence refoulée, enfin libérée par mon sociopathe de toutou. J’aurais bien pris une clope, tiens, tant j’étais nerveux.
Une heure plus tard, alors que j’arpente la garnotte du stationnement adjacent au bâtiment principal de la SPCA, là-même où mon chien achève peut-être son œuvre meurtrière, je vois apparaître l’évaluatrice, tout son corps arqué en sens inverse du mouvement de Léo vers moi… Les deux sont environ du même poids, mais Léo dispose de quatre pattes motrices; aussi, c’est lui qui avance! Tout de même, la dame est de bonne humeur, elle me demande de reprendre la laisse et m’informe que l’évaluation s’est bien déroulée, somme toute, et que la vétérinaire aimerait bien me parler. Bonne nouvelle, elle est encore vivante! En gros, on m’informera que mon chien ne présente pas une once d’agressivité, mais qu’il est anxieux « dans le tapis », ce qui expliquerait plusieurs de ses comportements: hypervigilance, dépendance affective, réactions exagérées face à certains stimuli… On ajoute que les vétérinaires « normaux » connaissent mal ce type de situation; conséquemment, ils prescrivent trop souvent des tranquillisants aux chiens anxieux, ce qui ne donne rien, l’anxiété requérant des interventions spécifiques ou encore des molécules différentes, un peu comme chez les humains.
La recommandation de la SPCA me sera soumise, et se résume à une surveillance accrue de Léo en situation de nouveauté, de même que des mesures visant essentiellement à prévenir les incidents de marche: être attentif aux comportements du chien lorsqu’il rencontre des inconnus (chiens ou humains), raccourcir la laisse, sécuriser l’entrée de la maison. Quant à la muselière, on m’encourage à continuer la désensibilisation de Léo, mais on ne l’oblige pas. Enfin, on me demande de consulter un vétérinaire spécialisé dans la gestion des troubles anxieux chez les canins et on me remet une liste de soignants disponibles à cet effet. Je recevrai, quelques jours plus tard, un rapport écrit de l’évaluation comportant l’ensemble des documents utilisés, incluant la déposition du jeune homme qui a été mordu. Dernière étape de ce long processus, je recevrai, environ une semaine plus tard, les prescriptions finales concernant Léo émises par la Ville de Repentigny, lesquelles sont entièrement conformes aux recommandations de la SPCA.
Fin de l’affaire. La Bête est sauvée, et, surtout, elle ne portera pas l’odieux d’une muselière.
Il y a quand même deux ou trois trucs à dire de toute cette aventure. Premièrement, je suis heureux de constater que la SPCA de mon coin dispose de personnes compétentes pour la réalisation de leur mandat. L’organisme n’a pas toujours eu bonne presse mais, pour la situation que j’ai connue avec eux, toutes les personnes que j’ai croisées ont fait preuve de professionnalisme et d’une affection évidente pour leur « clientèle ». Aussi, les locaux utilisés par l’organisme sont bien aménagés, propres et semblent permettent à leurs pensionnaires d’y évoluer confortablement, malgré des circonstances parfois pénibles.
Deuxièmement, et ce malgré le fait que toute cette histoire ait été source de frustrations et de dépenses en temps et en énergie pour moi et les miens, et même si je suis persuadé que la jeune victime de mon vil clébard a beurré épais, pour le moins, je pense que la Loi visant à favoriser la protection des personnes par la mise en place d’un encadrement concernant les chiens est une bonne chose. Toute cette histoire, il faut le dire, concerne un chien tenu en laisse qui a agressé un adolescent. Un tel geste ne peut être banalisé. Plus encore, il requiert des gestes concrets dans la perspective d’une réduction du risque de récidive. Les propriétaires de chiens, nonobstant tout l’amour qu’ils portent à leur toutou, doivent savoir qu’il s’agit d’abord et avant tout d’animaux qui, même s’ils sont domestiqués, peuvent représenter une menace pour l’intégrité physique des humains et des autres animaux qui croisent leur chemin. C’est vrai pour un Pitbull, mais aussi pour un Chihuahua ou un Épagneul, tout autant que pour un Boxer blanc un peu grassouillet tel que Léo.
Finalement, il y a cette histoire de muselière qui m’agace encore. On voit rarement des chiens en porter, tout au plus peut-on constater que certains chiens portent un licou discret autour du museau, davantage pour faciliter la marche au pied que pour protéger qui que ce soit. L’imaginaire collectif, du moins le mien, associe la muselière à la dangerosité du chien qui la porte. Pourtant, un chien qui porte une muselière de qualité n’en souffre pas: il peut haleter, boire, recevoir des récompenses et sa respiration n’est pas gênée. Il ne pourra évidemment pas mordre, ni gruger ou mettre dans sa gueule des trucs inadéquats (feuilles, mouchoirs et autres déchets rencontrés lors de ses sorties). Plus encore, le port d’une muselière pourra faciliter certains gestes nécessaires pour le chien, par exemple les soins vétérinaires ou le toilettage.
Bref, je crois maintenant que la population doit être davantage sensibilisée sur les aspects positifs du port de la muselière chez les animaux de compagnie. Je considère également qu’un maître responsable devrait apprendre à son chien à porter une muselière. Je ne sais pas si c’est trop tard pour mon beau Léo, considérant son lourd passé et ses comportements acquis, mais j’ai gardé la muselière que j’ai utilisée brièvement et je vais continuer à la lui enfiler occasionnellement, ne serait-ce que pour faciliter ses visites au vet.
Pour ta réflexion, cher lecteur. Je retourne de ce pas à mes vacances et je te laisse tranquille, jusqu’à ce qu’un autre truc me ramène à toi: il y a tant de choses à dire que cela ne saurait tarder!