Je pourrais te parler de chasse, mais je n’y connais rien et j’aime, par ailleurs, la venaison; aussi, je ne me plains pas que d’autres, plus près de la nature et d’un fusil que moi, puissent tâter du gibier. Il y a toutefois de ces chasses qui me laissent perplexe.
Hier, j’entendais notre PM, ce cher Justin, faire docilement écho aux exclamations de quasi-feu Mr Biden et se réjouir que les sbires de notre toujours sympathique copain israélien, l’ineffable Benyamin Netanyahou, auraient tué. Ça se serait fait comme dans la bonne vieille chasse, les types qui flairaient la bête Hamas ont cru sentir du mouvement, là, dans cette maison, et ils ont tiré dans le tas, un bon coup de char, parce que l’objectif était davantage le trophée que la chair. Les types au char auront constaté un peu plus tard, en triant les déchets humains des autres décombres, qu’ils avait diablement fait mouche, abattant ZE Buck, un certain Yahya Sinouar.
Comme je ne suis pas un chasseur, je ne connais pas trop ce gibier; aussi, je trouvais un peu sinistre que Joe et Justin se soient réjouis de l’idée qu’un obus israélien ait transformé un xième être humain en poutine (le mets, les mecs, pas le connard russe). Mais, tu vois, je me suis renseigné: le type qu’on venait d’accrocher au capot du proverbial pickup est né en 1962 dans ce trou maudit qu’est Gaza. Vraisemblablement, ça l’a fêlé quelque peu, mais ça, on peut comprendre. Toujours est-il qu’il aura travaillé, pour une large part de sa vie de merde, pour que son peuple connaisse enfin la liberté et un lieu qu’il pourrait appeler sien. De ce que j’en ai compris, le problème était dans la manière: parait-il, notamment, qu’il tolérait plutôt mal la dissension parmi ses pairs. Aussi, on lui attribuera, entre autres macabres exploits, le mérite, si on peut s’exprimer ainsi, de l’attaque coordonnée du 7 octobre 2023 sur différentes cibles israéliennes, militaires et civiles dont des jeunes dans un festival de musique. Une boucherie sans nom: des viols des mutilations, des otages, des morts à la pelle. La guerre, mon vieux, puissance 10. Une crapule, je te dis!
Tout de même, je demeure perplexe devant la joie du tueur.
Faut dire, cher lecteur, qu’on est devant un très très vieux conflit. Figure-toi donc qu’on doit la chose à l’empereur Hadrien, il y a un peu plus de 1900 ans. Le type aurait souhaité punir le peuple juif qui s’était insurgé contre son aimable emprise lors de la révolte de Bar Kokhba. Ce cher Hadrien, qui avait été surpris par l’ampleur de cette attaque coordonnée contre les représentants de l’Empire, avait réagi par une répression ma foi fort efficace, la Judée ayant été par ses ordres rayée de la carte et renommée Palestine. On devine que les Juifs auront été persécutés de moultes manières et forcés, par les bons soins de notre empereur, à l’exil. Ils ne retourneront en Palestine qu’en 1946, presque deux millénaires plus tard, avec les conséquences qu’on connait maintenant.
Tu vois, c’est un peu pour ça que je suis perplexe. La mort de Yahya Sinouar ne règle rien. Le type était, bien sûr, un dangereux fêlé, et on peut comprendre que son décès accidentel constitue, pour l’humanité, un tout petit pas dans la bonne direction. Cependant, combien de Gazaouis lèveront la main pour prendre sa place? Parmi ceux-ci, combien seront animés par une haine viscérale envers le peuple israélien, une haine qu’on peut comprendre objectivement, à un point tel qu’ils croiront nécessaire la poursuite de la guerre ou des actions terroristes ayant pour but le rapatriement de la Palestine et l’éradication, encore une fois, de l’état d’Israël?
Je pense aussi à un autre de nos amis, un dénommé Adolf Hitler. Une autre belle crapule de notre Histoire. Lui, au moins, il s’est suicidé, alors on n’a pas eu besoin de se poser la question quant à l’aspect éthique du meurtre qu’on aurait bien aimé commettre à son endroit. Tout de même, on aurait assurément apprécié une bombe directement appliquée sur sa tronche dictatoriale fêlée, on aurait fait les coqs, ah, ça, oui! On a bien essayé aussi, tuant du même coup des tonnes de boches, sans compter plus d’une centaine de milliers de civils allemands, femmes et enfants itou, détruisant du coup la plus grande part des villes du pays: hôpitaux, écoles, églises… On a fait ça, nous.
Bref, à cause du Führer qu’il fallait bien stopper mais également en fonction d’autres intérêts moins nobles, on a foutu la merde en Europe, et on a pu croire, au moins pendant une bonne cinquantaine d’année, qu’on avait réglé le cas des conflits internationaux dans les Vieux Pays. Ça a été difficile, mais on pensait avoir progressé. Dans le fond, on le voit aujourd’hui plus que jamais, on n’a pas réglé grand-chose: les antagonismes historiques réprimés ont recommencé à s’exprimer, alimentés par des injustices perçues découlant d’accords visant pourtant la paix entre les peuples et, surtout, par cette soif de pouvoir que je ne pourrai jamais expliquer, sinon par cette peur maladive de la mort qui nous habite tous ou encore par l’illusion que notre œuvre victorieuse assurera notre vie éternelle dans la mémoire de l’Homme.
Je sais, je m’égare, mais je reviens à mon propos premier. Yahya Sinouar est mort, youppi, mais on n’a rien réglé. Gaza est en ruines, les Palestiniens souffrent encore comme depuis les 58 dernières années, les Israéliens se sentent encore menacés, par ailleurs à juste titre, par leurs voisins arabes et il y a tous ces gens, ces pères, ces mères, ces frères, ces sœurs, ces enfants, ces vieillards qu’on tue, qu’on mutile et qu’on fait souffrir parce qu’on pense être du bon bord de l’Histoire.
Perso, je ne suis pas heureux que Yahya Sinouar ait été tué. Je suis, au contraire, profondément triste du fait qu’un tel être ait pu exister sans qu’on ait pu intervenir en amont pour prévenir sa radicalisation ou sa folie. Aussi, je sais qu’on n’a rien fait encore pour qu’un autre horrible personnage émerge des décombres israéliens ou arabes pour reprendre le sombre boulot.
Il n’y a en fait qu’un seul ennemi dont je célèbrerai, peut-être un jour, la défaite, et c’est la haine.
Bref, aimez-vous ou détestez-vous, les potes, mais parlez-vous. Faites table rase du passé: vous n’y étiez pas et, même si vous en avez vécu un bout, vous n’y pouvez plus rien. Faites ensuite état de ce que vous souhaitez pour vous et pour les vôtres, de part et d’autres, et cherchez des points de jonction. Enfin, partez à la recherche de solutions conjointes, en ayant la certitude que vous ne pourrez connaître un dénouement heureux aux injustices que vous vivez sans tenir compte des aspirations et des injustices vécues par ceux que vous désigniez, hier encore, comme vos ennemis et que vous considérez maintenant comme vos frères humains.
Et puis, un jour, vous serez de nouveau heureux d’avoir tué, car ça vous permettra d’appeler vos amis juifs, arabes, québécois, whatever, pour une petite bouffe de perdrix, de dinde sauvage ou d’un autre truc que vous aurez chassé. Il y aura du vin pour ceux qui en boivent, de la viande pour ceux qui en mangent et plein d’autres trucs pour ceux qui ont des besoins différents.
Allez, tu pourrais croire que je ne suis qu’un éternel rêveur, mais, comme disait en chinois feu l’ami Lennon, I’m not the only one!