Le Mal: prise 1

J’aime beaucoup la pièce « Good Morning Beautiful« , du groupe britannique The The, pièce par ailleurs citée dans mes 1000 pièces de 1000 artistes différents, au numéro 33 (Je t’avais parlé de cet exercice pandémique maintenant terminé, tu te souviens?). À travers cette pièce, c’est le Malin qui nous semonce et qui nous appelle à Le reconnaître à travers les conflits qui nous hantent ou encore à travers les pulsions qui nous habitent:

Who is it? [nous dit-il]
That can reach down from above
And set your souls ablaze with love
Or fill you with the insanity of violence and it’s brother lust

Who is it?
Who could make your little armies of the left
And your little armies of the right
Light up your skies tonight, TONIGHT?

(Clique ici pour l’ensemble des paroles)

Alors voilà la question que je te soumets en cet automne tourmenté: crois-tu, cher lecteur, que le Mal existe?

Au vu et au su de l’actualité récente, cette question se pose tout naturellement. Tu le sais, les joyeux masculinistes, le retour de Trump with a vengeance, Poutine qui joue à Dieu avec l’Ukraine, Netanyahou en juif génocidaire (quel paradoxe tout de même), Xi JinPing à la tête du Nouvel Ordre Mondial, Narendra Modi chassant le Sikh de par ce vaste monde, Kim Jong-un pour l’ensemble de son œuvre et tous les autres grands gourous de la politique-confrontation qui utilisent la dialectique du Bien (eux) contre le Mal (les autres, sous différentes formes) pour justifier leurs comportements, autrement irrecevables. Il y a aussi toi et moi, tout progressistes que nous soyons, qui identifions ces pourritures comme les porteurs du Mal et qui rêvons, secrètement pour certains d’entre nous, à un virus sélectif qui n’attaquerait que ces racailles. Oh, ce serait quelque chose de souffrant, genre la maladie qui avait affecté Elvis Gratton dans le pas-très-mémorable troisième tome de ses aventures cinématographiques: un truc gastrointestinal vachement invasif, le King canado-québé-franco-fédéraliste s’étant éteint, rempli par sa propre marde.

Je sais, je ne suis pas très gentil, mais je suis sincère…

Trêve de plaisanterie, je ne crois pas en un être supérieur, tu le sais bien. Je peux quand même comprendre, devant le monde tel qu’il est, que toutes les religions aient pris soin d’inclure dans leur narratif une représentation du Malin, que ce soit une force opposée à la Bonté Divine ou encore, surtout dans les plus anciennes religions, la reconnaissance qu’un Dieu est capable du Mal, par punition ou par vengeance. Pourtant, du moins dans les grandes religions monothéistes modernes, cette question de l’existence du mal est véritablement problématique, car on s’imagine mal qu’un Dieu infiniment bon, Créateur de notre univers, ait pu prendre du temps ou de l’énergie pour créer Son Inverse.

Problème théologique et philosophique important, tu le constates certainement, qui aura d’ailleurs inspiré moult théodicées dont celle de Leibniz, pour n’en citer qu’une seule. Selon ce cher monsieur, pourtant considéré comme un des derniers génies universels, le monde créé par Dieu serait le meilleur des mondes possibles parce qu’il contiendrait, par cette quantité savamment calculée de Mal instillée par Dieu dans le Mix, des occasions pour que l’Homme puisse conjurer ce Malin, prouvant sa valeur et sa dévotion au Bien. Il aurait donc été bien que le mal soit créé par Dieu, dans Son Infinie Sagesse. Comme Leibniz est également l’inventeur du calcul infinitésimal (tu sais, ces formules étranges que tu as peut-être appris au Cégep sans trop savoir ce qu’elles représentaient dans la réalité à part un sérieux prétexte pour un mal de tête carabiné), on peut bien s’en moquer, comme l’a fait Voltaire, et se bidonner grave devant cette idée que Dieu aurait créé le Mal en quantité suffisante pour que l’homme puisse devenir meilleur en faisant preuve de courage devant l’adversité, générant ainsi du bien.

Non mais quelle pirouette intellectuelle, tout de même!

N’étant pas des athlètes de cette gymnastique d’un autre temps, nous postulerons ensemble que le Mal n’existe pas en tant que Force divine opposée à celle de Dieu. Malgré cette posture existentielle, nous prétendrons tout de même qu’il y a des choses qui sont bien et que d’autres sont mal: nous avons donc tous, sauf exception, une morale. Du même souffle, on admettra qu’il existe, ce Mal, pour ceux qui croient en un Dieu, puisque c’est bel et bien ce qu’en disent les textes sacrés ou le dogme; plus encore, les croyances propres à chaque religion définissent comment se comporte le Malin et, surtout, ce qui distingue le Bien du Mal ou, pour paraphraser John Irving, l’Œuvre de Dieu de la Part du Diable. Dans le cas des croyants, la morale découle de la Foi.

Bref, je le répète, on a tous une morale.

Voilà, je sais, je ne t’apprends rien, et tu dois commencer à croire que je complique les choses inutilement. Tu ajouteras: c’est bien toi, ça, de mettre plein de mots sur des constats tout simples. Bah, il faudra que tu m’excuses, mais parfois, j’ai besoin de m’asseoir conceptuellement, question de m’assurer que je ne te dis pas trop de conneries. En plus, ça garde mes neurones vivantes et, à mon âge avancé, c’est drôlement important! Mais t’inquiète, j’achève, du moins pour cette première partie de ma réflexion.

Je disais donc: on a tous une morale. So what? Ça ne règle rien eu égard à notre désir profond de voir le Bien triompher du Mal une fois pour toutes. Car c’est bien ce qu’on veut, toi et moi, malgré nos différences: que du Bien, partout, et le Mal mis en échec irrémédiablement. Plus de guerre, plus de fourberies, plus de souffrance inutile, plus de tous ces trucs qui polluent notre existence. Le rêve fleur bleue de John Lennon…

Et je te dis, cher ami que j’aime, que ce serait possible, puisque nous somme tous des êtres moraux. Il ne nous resterait qu’une chose, qu’une toute petite chose à régler ensemble: développer une vision commune de ce qui est bien et de ce qui est mal, une morale planétaire univoque. Surtout, il nous resterait à y adhérer collectivement. Facile, non?

C’est ce qu’on verra, en prise 2 de ce triptyque philosophique.

P.S. L’image en tête de page a été tirée de cet excellent (mais savant) article de P. Farago dans Meer. Je ne connais pas la source de l’image, mais on peut présumer que l’auteur ne m’en voudra pas trop.

Laisser un commentaire