Album du Vendredi #21

Artiste: Joni Mitchell
Album: Hejira
Année: 1976

Il y a de ces musiques qu’on peut qualifier de transitionnelles, en ce sens qu’elles nous sont familières, par la forme ou par les sonorités, mais qu’elles nous propulsent vers de nouveaux horizons par leur originalité ou leur unicité. C’est du moins ce que je ressens de cet album de Joni Mitchell, l’une des plus grandes voix de cette partie de l’Histoire qui m’a vue grandir.

Hejira (signifiant « voyage »), son huitième album studio, est par ailleurs un album transitionnel à d’autres égards. Il témoigne notamment d’une période de transformations profondes chez l’auteure, à la recherche d’ancrages personnels après les années difficiles du « post-sixties », la coke, l’errance amoureuse et tout ça. Musicalement, l’album marque les premiers pas de l’artiste, déjà très sensible aux harmonies atypiques dans ses compositions, dans l’univers des musiciens jazz: la musique devient un soutien plus efficace encore aux récits chantés. On notera la collaboration de grosses pointures, nommément le guitariste Larry Carlton et le mythique bassiste Jaco Pastorius. Ce dernier travaillera d’ailleurs avec elle sur ses trois albums subséquents. Découvrons:

Piste 1: Coyote (5:01)

Accompagnement discret de percussions, basse structurante de Pastorius et guitare accordée en « Drop C »: la chanteuse nous amène directement dans son univers; elle nous décrit le personnage du coyote, dragueur impénitent qui ne manque jamais sa cible, tout en se situant elle même, prisonnière des lignes blanches sur l’autoroute, condamnée à l’errance. Le ton est donné.

Piste 2: Amelia (6:01)

Dans cette pièce remplie de nostalgie, Mitchell se sert du personnage de Amelia Earhart pour nous exprimer son envie d’évasion, sans autre but que le voyage lui-même, ponctué de crashes amoureux. Beaucoup de tristesse dans cette posture d’éternelle voyageuse à la recherche du Grand Amour. Pour les guitaristes, Mitchell est en « open tuning », en do (de bas en haut: Do – Sol – Do – Mi – Sol – Do). Elle fait ça souvent, la dame. Gosser avec les ajustements d’accordage permet des harmonies et des modulations qu’on entend rarement à la guitare; du moins, ça permet de produire plus facilement ces modulations. (voir ce vidéo pour les explications détaillées).

Piste 3: Furry Sings the Blues (5:07)

Chanson à consonnance bluesy qui raconte la rencontre entre Mitchell et Furry Lewis, guitariste et chanteur d’une autre époque, alors que la rue Beale, à Memphis, accueillait les plus grand du blues. Maintenant presque aveugle et artistiquement diminué, Furry continue à recevoir la visite de musiciens et d’artistes, à la recherche de pittoresque à vil prix. Encore une fois, l’histoire est racontée à la première personne, avec beaucoup d’émotion.

Piste 4: A Strange Boy (4:15)

Autre histoire intime, récit d’une rencontre amoureuse avec un beau jeune Tanguy, dirait-on maintenant… La pièce est jazzée par l’apport guitaristique de Larry Carlton, qui donne du relief et un feu nécessaire à ce récit, encore une fois nostalgique.

Piste 5: Hejira (6:42)

On retrouve Pastorius à l’avant-plan pour l’ouverture la pièce titre de cet album, récit de rupture vécue comme une récupération de soi, triste mais inévitable, comme si Mitchell réalisait à travers son récit que ses rêves de jeune fille sont incompatibles avec ses aspirations profondes: liberté, amours spontanés, voyages. Le récit et la musique sont fondus en une seule entité, admirablement.

Piste 6: Song for Sharon (8:40)

Pièce plus longue, Joni s’adresse à une amie d’enfance, laquelle a choisi le chemin de l’amour stable, de la famille et de la vie rangée. La structure de la pièce est longiligne, sans refrain, comme plusieurs des œuvres de Joni Mitchell; l’accent est mis sur le récit. À souligner: les effets de chorale habilement exécutés par la chanteuse, tout au long de la pièce. On sent par ailleurs une forme de fatalité dans le propos: ce n’est pas tant que Joni Mitchell regrette ses choix ou sa façon d’être, elle constate ce qu’elle est à travers sa chanson.

Piste 7: Black Crow (4:22)

Réflexion, sur fond d’une musique plus animée, sur cette quête de l’auteure envers « some shiny thing »: célébrité, amour, expérience, plaisir. Pour une fois, on sent comme un jugement sur soi.

Piste 8: Blue Motel Room (5:04)

Un classique: avoir les bleus dans une chambre d’hôtel moche. Joni s’adresse à un amant lointain dont elle espère, probablement en vain, un peu de fidélité, malgré une relation orageuse. Blues plein de fragilité.

Piste 9: Refuge of the Roads (6:42)

Chanson conclusion pour cet album sur la fuite. La basse expressive, cette fois-ci presque retenue, de Jaco Pastorius apporte une qualité cinématique au très beau texte chanté.

Pour aller plus loin

Si toute la discographie de Joni Mitchell mérite une oreille attentive, la période des années 70 est certainement sa plus riche musicalement, de Ladies of the Canyon à Mingus. Les premières œuvres, particulièrement Blue, doivent être écoutées, d’abord pour le plaisir mais également pour mesurer le chemin parcouru par cette artiste d’exception; en contrepartie, les albums des années 1990 témoignent d’un certain essoufflement créatif (à mon humble avis, évidemment), quoique l’engagement politique et social de Joni Mitchell demeurera entier et que certains collaborateurs auront encore apporté un souffle fort à quelques pièces plus récentes.

Évidemment, Joni Mitchell aura inspiré une pléthore d’artistes. Je pense d’abord à Coral Egan, que j’aime d’amour, qui a récemment énoncé ses liens particuliers à l’auteure au cours de sa tournée Travelogue (extraordinaire spectacle par ailleurs). Mitchell aura également influencé de nombreuses auteures compositrices et interprètes, de Taylor Swift à Alanis Morissette, en passant par Björk ou Jewel, des artistes qui méritent qu’on s’attarde à leur ouvrage. Il ne faut pas oublier l’influence de Mitchell sur le monde folk: on glisse ici vers Bob Dylan, ou encore vers CSN&Y.

Il faudra finalement faire un crochet musical du côté des contributions de Jaco Pastorius au merveilleux monde du jazz, d’abord les premières oeuvres de Weather Report, puis les collaborations avec Pat Metheney et son unique album solo. L’artiste aura, dans les dix années de sa courte carrière professionnelle, contribué pour que quiconque à une véritable révolution musicale quant au rôle de la guitare basse dans la musique jazz.

Allez, je te laisse pour l’instant, en te souhaitant de belles écoutes. Je te retrouverai bientôt pour le 22ème album de cet exercice, un grand classique soutenu par quatre jeunes britanniques dans le vent. Tu devines déjà, je crois bien…

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