Trève de sujets fondamentaux, cher lecteur, revenons aux plaisirs de l’oreille par ce 23ème album sans faille que je te présente sans plus tarder, en ce vendredi de redoux.
Artiste: Radiohead
Album: OK Computer
Année: 1997
Putain, quel album: on est dans le post-apocalyptique, à des milliers de lieues de la pop linéaire. Thom Yorke et ses acolytes puisent dans les racines tant du rock progressif que de l’Electronika, faisant émerger une musique neuve, touffue, complexe mais accessible grâce à la qualité des mélodies. Surtout, émerge de l’écoute de cet album magistral un sentiment d’urgence, une douleur et un mal-être qui implorent la réflexion sur ce que nous devenons, nous les humains, en cette ère du numérique qui s’instille dans notre quotidien. Réflexion plus urgente aujourd’hui, alors que l’IA nous les scie.
Piste #1: Airbag (4:48)
Dès l’intro, on est jetés à terre: guitare distorsionnée doublée par un violoncelle, sur fond de 12 cordes: c’est sombre, presque menaçant. La batterie s’en mêle et la mélodie s’installe, lente, plaintive. Il faut remarquer le « break » électronique, vers 3:30, de même qu’un peu plus tôt, ce duo batterie guitare, à 2:25. Le ton est donné.
Piste #2: Paranoid Android (6:28)
Je me souviens d’avoir été fasciné par le vidéo de cette pièce, qui tournait sans arrêt sur MusiquePlus, malgré le caractère atypique de la musique; c’était un peu comme si Watcher of the Skies avait été présenté à Bouge de là. Composition en mouvements, typique du rock qu’on dit progressif: premier mouvement animé à la guitare acoustique, à laquelle se greffent une guitare électrique en ornementation, puis le beat, soutenu mais simple, puis les overdubs, voix robotisée, synthés… Après deux minutes, le ton change: le riff de guitare, toujours acoustique, devient plus agressif, la tension monte jusqu’à ce solo de guitare délirant, à 3:06. Vers 3:40, la rage et consommée, le ton change, on est maintenant dans la réflexion triste, avec une mélodie lente soutenue par des chœurs synthétiques. Reprise du riff de guitare acoustique à 5:40 et du solo débridé. Travail sonore incroyable sur ce solo, qui se termine abruptement, tout comme cette pièce, nous laissant le souffle court.
Piste #3: Subterranean Homesick Alien (4:28)
Il y a quelque chose de psychédélique dans ce mélange de guitare 12 cordes et de synthés, comme un croisement entre les Byrds et Brian Eno. En prime, pour la nostalgie, des ornements de piano électrique. Le tout s’étire dans une structure linéaire, toute en douleurs inquiètes.
Piste #4: Exit Music (for a film) (4:28)
On se croit dans une dystopie filmée par Sergio Leone, avec un Enrico Morricone sur l’acide. À partir de la troisième minute, l’orchestre synthétique nous frappe de sa gravité, annonçant une apothéose qui n’arrivera pas tout à fait. Le tout se termine avec une plainte aux airs de sentiment d’échec. Magistral
Piste #5: Let Down (4:59)
Encore une fois, on pense aux Byrds, surtout à cause de cette 12 cordes. Ici toutefois, on est dans la tristesse tranquille, la déception: pas d’éclat, rien d’autre que cette perplexité, peut-être un sentiment d’aliénation, devant quelque chose qu’on ne contrôle pas, comme la fourmi écrasée par la botte, les protagonistes inconscients l’un de l’autre jusqu’au drame inévitable découlent de leur rencontre.
Piste #6: Karma Police (4:25)
Énigmatique ritournelle, instrumentation simple, légèrement ornementée, jusqu’à 2:40 environ. Après coup, le ton change, comme un retour à la réalité: For a minute there, I lost myself… Il y a quelque chose d’infiniment triste dans cet univers de Radiohead, quelque chose qui se rapporte à l’aliénation, à l’ostracisation, comme si on avait donné la parole à un ado trop sensible victimisé par ses pairs et qui, du moins pour cette chanson, rêve d’une police secrète qui l’aiderait à régler ses comptes.
Piste #7: Fitter Happier (1:58)
C’est Fred, la voix rudimentaire de MacInTalk, qui nous lance, sur fond de musique électronique déstructurée, quelques conseils de mieux vivre. Recette pour une aliénation sociale réussie: Fitter, healthier and more productive – A pig – In a cage – On antibiotics
Piste #8: Electioneering (3:51)
Radiohead puise dans ses racines punk pour ce brulôt. La relation entre le politicien et l’électeur est clairement présentée: When I go forwards you go backwards and somewhere we will meet. Pause et solo de guitare primitif mais diablement efficace à partir de 2:45. Réussi.
Piste #9: Climbing up the walls (4:45)
Ici, on est dans un univers proche de The Cure, glauque, menaçant; la voix est affecté par une distorsion malsaine, le beat est pesant, la guitare tisse un fond apocalyptique. À remarquer le solo atypique à partir de 3:20. On grimpe aux murs, effectivement, jusqu’à cette fin désorganisée. Aliénant.
Piste #10: No surprises (3:47)
Changement de registre: mélodie enfantine, presque dans l’univers des Beach Boys, une grande tristesse jusqu’à 2:40, bref interlude sans voix. On conclue avec la mélodie chantée en crescendo, mais toujours dans la discrétion. Comme une pause dans cet album dense, le temps de reprendre son souffle.
Piste #11: Lucky (4:18)
Effectivement, on avait besoin d’une pause avec cette avant dernière pièce, très prog-psychédélique à la Pink Floyd, chorale et tout. À partir de 3:13, on entre dans une section où la guitare prend le dessus, un bref moment, et on atterrit en douceur. La fin approche.
Piste #12: The Tourist (5:26)
Qu’ils ont fait leurs devoirs, ces Radiohead: la dernière piste s’offre comme une conclusion naturelle à cet album remarquable: passages lents, voix à la Rufus Wainright, refrains plus denses, et encore un de ces solos atypiques hyperefficaces à 3:50. Tout cela se termine par le beat de batterie seul, quelques mesures, puis une clochette, comme s’il fallait tourner la page. Mais voilà, l’histoire est finie…
Pour aller plus loin
Difficile, dans ce cas, d’aller plus loin, tant l’album est une synthèse des courants qui ont émaillé la pop de cette fin de millénaire, des Beatles à Eno, des Floyd aux Strawbs, des Beach Boys à The Cure. Tout de même l’écoute des albums de Radiohead qui ont suivi, notamment Hail to the Thief ou encore A Moon Shaped Pool, mes deux préférés, n’est certes pas du temps perdu! On pourrait aussi puiser dans les racines de l’album pour mieux saisir sa profondeur, par exemple dans Eno (music for films), dans The Cure (Disintegration), dans Pink Floyd (Meddles). Tant qu’à faire, on pourrait visiter Rufus Wainright (Unfollow the Rules), pour cette voix fragile mais maîtrisée.
Cher lecteur, je te laisse ici à ta nouvelle année que je te souhaite pleine de bonnes choses en tous genres, et je t’invite déjà à notre prochain rendez-vous, qui sera méditerranéen, une première dans le cadre de ce petit jeu. Ciao!