Je me croyais bien devant un anglicisme de mauvais aloi; mais, non, mon petit ami Robert admet le terme parmi ses pages. L’expression réfère ainsi à l’envie répétée et irrépressible de faire ou de consommer quelque chose en dépit de la motivation et des efforts du sujet pour s’y soustraire (Wikipedia). Les puristes préféreront tout de même dépendance ou, mieux encore, assuétude, mais le terme addiction a quelque chose de plus in. On peut être un addict, et ainsi appartenir a un sous-groupe de l’humanité qui partage un amour délétère. De ce fait, et parce que j’aime davantage la marge que le troupeau, j’utiliserai ce terme.
Alors voilà, trêve de sociolinguistique, je l’avoue d’emblée: je crois bien être sensible à l’addiction. Je ne sais pas si, en cela, je suis différent de toi ou, plus largement, si je m’éloigne significativement de la moyenne des ours mais, tout de même, il m’est arrivé de m’accrocher les pattes dans différentes choses à manger, à boire, à fumer ou à faire, suffisamment pour que ce soit pour moi un sujet de préoccupation. En fait, ça me préoccupe depuis longtemps. Plus jeune, probablement à cause de l’alcoolisme de mon père, j’avais lu un bouquin là dessus, qui s’appelait Bombed, Buzzed, Smashed, or … Sober: A Book About Alcohol. Encore facile à trouver sur le Web, si ça t’intéresse, par ailleurs pas une grande œuvre, mais tout de même, il y avait là-dedans des trucs intéressants, notamment un ton tout sauf alarmiste et beaucoup d’info sur toutes sortes de sujets qui pouvaient interpeller un buveur débutant. Je me souviens, entre autres choses, que ce petit livre m’avait permis de dédramatiser la substance elle-même, que d’aucuns démonisaient alors que d’autres la chérissaient ou encore, comme mon père, en abusaient.
Surtout, j’avais appris que je devais garder le contrôle sur ma consommation. Ça, ça ne veut pas dire que je n’avais pas le droit d’abuser, car l’abus d’alcool occasionnel, jusqu’à un certain point, ça peut être drôle, voire même utile, en fonction du contexte ou de l’intention. Bref, et sans égard à tous ces débats sur l’impact de l’alcool sur la santé ou sur ce qui constitue une consommation normale ou responsable, c’est la perte de contrôle qui constitue le problème, et non la substance elle-même, Bon, tu me diras qu’il est reconnu scientifiquement que l’alcool est relié à plein de choses pas bonnes pour la santé. Ça, je le sais, tout comme je sais que toutes ces choses délicieuses pourraient me tuer: les charcuteries (pouah, ces nitrites), les fromages (les plus gras étant les meilleurs, comme de raison), les « PPP » (pâtes, pain, patates, ingrédients de base pour la fabrication du gras abdominal)… Tu comprends l’idée. Perso, je pourrais m’installer tous les soirs avec un gros pain parisien, une brique de cheddar vieilli, une planchette de saucissons secs de diverses origines accompagnés d’un petit rouge français du Sud-Ouest et… perdre le contrôle jusqu’à ce que plus rien ne subsiste de ces poisons. Tant qu’à faire, on conclurait cette orgie de table avec un (ou deux) porto et une portion américaine de gâteau au fromage! Sois sans crainte pour mon foie ou pour mon obésité bientôt morbide, je me contrôle: je m’adonne, certes, à tous ces plaisirs, sans exception, mais j’en laisse aux autres!
J’en arrive à Fortnite.
Heureusement, je ne suis pas le public cible: perso, me faire larguer sur une île pour faire pow pow sur mes semblables jusqu’à la mort ou la victoire, la première prohibant la seconde, ce n’est pas mon truc. Aussi, ma relation avec ce jeu est inexistante. Cependant, j’ai entretenu des relations torrides, naguère, avec quelques jeux vidéos, parfois à en perdre le sommeil. D’abord Tetris, puis Block Out, ce truc en 3D complètement dément, puis la série NHL avec fiston #1, puis Warcraft, la première version d’avant le jeu en ligne où il fallait errer dans le brouillard à la recherche de ressources et d’orcs à trucider… sans compter les petits jeux d’adresse comme Pipe Dream ou encore Rattler Race et, plus récemment, les jeux sur Facebook ou sur le cellulaire: Farmville, Pepper Panic et encore, à ce jour, Candy Crush, dont le niveau 4346 m’interpellera tantôt! J’en ai brûlé par milliers des heures à faire ce que d’aucuns nommeraient des inepties grâce à tous ces jeux vachement addictifs by design. Car oui, un bon jeu, vidéo ou non, incite à jouer! Dans le cas contraire, ce serait un jeu moche, non?
Voilà donc pour Fortnite. Le fait que tant de jeunes y consacrent tant de temps n’est que la démonstration de la qualité ludique de l’outil. Rien d’autre. Il n’y a pas de plan manichéen pour l’aliénation d’une génération, ni de sombre complot pour capturer des âmes sensibles au profit du Kapital. Ce n’est qu’un jeu, bien fait, destiné à être joué, et dont certaines composantes, comme pour tous les jeux, sont faites pour faire des sous: il y a des programmeurs à rémunérer, des serveurs à déployer donc des bonus ou des skins à acheter et des pubs à diffuser… Mais voilà, il y a des enfants qui y perdent leur existence, et c’est un drame bien réel pour eux, d’abord, puis pour leur famille. Tout comme il y a des gens qui se perdent dans nos casinos étatiques, dans les machines à sous à la taverne du quartier. Il y en a d’autres qui se perdent dans d’autres excès tout aussi délétères: la boisson, le pot, le travail, le sport, la coke, le sexe, la bouffe.
Le problème, c’est l’addiction qui s’installe. Est-ce la faute de la substance? Très rarement… Cet état résulte le plus souvent de la tristesse, elle découle du malheur, elle est nourrie par le mal-être. Tout simplement, quoi que tout aussi tristement.
Alors voilà ce que nous allons faire, toi et moi: nous allons, dès demain matin, entamer un recours collectif contre tous ces poisons qui nourrissent notre addiction pour ces choses pourtant pas si mauvaises mais dont nous abusons: nous combattrons l’ennui, nous ferons plier l’échine à la tristesse et nous pourfendrons le désespoir. Plus encore, nous ouvrirons l’oeil, toi et moi, pour que ces fléaux ne puissent renaître de leur inévitable faillite, tant nos efforts auront porté fruit. Comment? Ça ne sera pas simple, mais il y a des trucs qui t’aideront; je t’en donne deux ou trois, et je t’invite à chercher pour les autres:
- commence par prendre soin de toi et d’identifier tes propres conduites qui pourraient devenir addictives
- intéresse toi aux autres qui sont proches de toi, picosse les de temps en temps, pour savoir ce qu’ils font, ne les laisse pas tranquille dans leur coin trop longtemps; peut-être ont-ils besoin de toi alors que tu l’ignores
- si tu as des enfants, ou si tu en as proche de toi, parle avec eux – de plein de choses en fait, mais aussi de consommation, d’abus et d’addiction
Bref, des humains en interaction fréquente, qui s’aiment et qui se le montrent ont toutes les chances d’opter pour des consommations davantage contrôlées.
P.S.
Il y a plein de ressources là dessus, dont la Mallette des Parents (une initiative de nos cousins français). Fais-toi aller le Google, tu en trouveras plein d’autres et, surtout, sache que je t’aime bien et que je te reparlerai bientôt!