J’ai rien dit, moi!

Salut. Mine de rien, je m’ennuie encore de toi, même si, franchement, je n’ai pas grand chose à causer ces jours-ci. En cet automne qui éclot, je m’adonne davantage à la dérive qu’à la causerie, non sans un certain talent d’ailleurs. Bien sûr je fais mon petit boulot de brigadier scolaire, je cours (n’exagérons rien je gambade, tout au plus, et encore…) après le train train quotidien et j’adresse le nécessaire avec ce qu’il faut d’attention pour qu’on mange mieux que correctement et pour qu’on puisse habiter comme il se doit notre petit monde. Tout de même, j’utilise plein de temps à habiter davantage mon dedans que mon dehors, que veux-tu.

Alors, ces derniers temps, je ne t’ai rien dit. Pourtant, il aurait peut-être fallu: il y a tant de choses à dire, ne trouves-tu pas?

Tiens les élections en notre belle nation-mais-encore-province? T’as pas envie d’un brin de jasette là-dessus? Y as-tu au moins réfléchi un tant soit peu? As-tu défini tes enjeux? As-tu fait tes recherches, comme qu’on dit? Moi, oui; je peux même te dire que mes choix sont faits, mais ne t’en fais pas, ma blonde devenue depuis peu épouse me dit que je vote toujours pour des partis qui perdent, alors je crois bien que mon x solidaire se perdra encore une fois dans les limbes de la queue du peloton.

Je vais te dire tout de même. C’est vachement important, des élections!

Tiens, ça me fait penser, aurais-tu davantage envie qu’on se parle de notre copain en chef du Sud de chez nous, ce grotesque Trumpissimus Rex? Étonnant le mec: on pense qu’on a vu le pire, et puis toc! Le v’là-t-y pas qu’il s’enfonce plus profondément encore dans le pus de sa bêtise. On dirait que tout ça, j’amalgame ici Trump, Netanyahou, Poutine et tous les autres tyrans, dictateurs et oligarques établis ou en devenir, bref tout ça sort du cadre du réel, comme si nous avions maintenant compris que notre cher Monde n’est au fond qu’une vaste téléréalité où tout peut arriver, du grotesque à l’apocalyptique. On y estime le merveilleux, on trouve ça beau, le Monde, bien sûr, chapeau dirait Fugain, mais on y trépigne devant le Laid: on rigole devant la jambette, on pérore devant l’écrapou*, on veut du scandale, on élit des morons.

Et puis non, oublie ça. J’ai rien dit.

On pourrait causer IA ou, si tu préfères, de superintelligence? C’est tout de même assez pété, cette histoire de l’écrivain qu’on est en train de cancel, dirait ma progéniture, pour cause de manipulations suspectes. Perso, je ne sais pas trop quoi en dire, sauf que les progrès en IA me semblent tels que bientôt, on reconnaîtra facilement les textes produits par l’humain, sans aide d’un réseau neuronal autre que le sien propre, par leur imperfection. Et là, mon cher ami lecteur, on aura vraiment compris quelque chose, et on se mettra à célébrer l’imperfection comme preuve de notre humanité.

Voilà; je dis ça, je dis rien, tu sais bien.

Il y a tant d’autres sujets qui pourraient occuper nos voix. Tiens, la crise climatique? Tu vois, je ne dis plus « réchauffement », j’acquiesce maintenant à la crise, au sens d’Arendt (il cite, le monsieur!), c’est-à-dire une tension entre des forces contradictoires qui menace l’ordre des choses à un tel point que des décisions doivent être prises, lesquelles modifieront de fond en comble notre fonctionnement, à défaut de quoi il y aura extinction. Plus simplement, si l’humanité ne change pas en profondeur ses comportements, nous sommes cuits! Ultimement nous le serons, d’ailleurs, au sens propre.

Tu n’as pas envie d’en parler? Bon, OK, d’abord; j’ai rien dit, moi!. Tu as peut-être raison, après tout. Parfois, il faut simplement mettre ça de côté, faire notre petite affaire peinard et laisser les grandes personnes prendre des décisions qui seront probablement pour le mieux, tu sais, on ne peut pas tout saisir. Il y a l’intérêt supérieur aussi, ces gens-là qui sont au sommet des choses, ils voient tout, ils savent, eux. Il faut leur faire confiance. Tu comprends?

Alors voilà, rien n’est dit et tout continue, inaltérable. Si c’est ce que tu veux, après tout. Moi, je pense que tu pourrais faire et dire autrement, mais tu sais, qui suis-je pour te reprocher quoi que ce soit? Tu es mon lecteur: ce que j’écris n’a de sens que parce que tu me lis. Sans toi, je n’ai plus de voix qui puisse être portée, alors je ne te reproche rien, mais je te dis tout de même: réfléchis, prends le temps de t’intéresser à autre choses qu’aux sempiternelles promesses de nos amis politiciens, du sacro-saint Troisième Lien au REM de l’Est, mille fois annoncé, en passant par l’élargissement de l’autoroute 30 ou encore la baisse des prix pour nos petites choses, sans parler des taxes rédhibitoires ou de tous ces gras fonctionnaires qu’on paye pour faire Dieu sait quoi. Il y a d’autres besoins à satisfaire, dont celui de notre survie en tant qu’espèce.

Tu piges pas? Oublie ça, alors, j’ai rien dit, moi, mais je t’aime bien quand même.. ben disons que je pourrai sans trop d’effort excuser ta belle insouciance, pourvu que tu persistes à me lire! J’aurai ainsi le sentiment qu’un jour, tu pourrais poser un regard plus sympathique sur mes élucubrations de vieux retraité. Qui sait!

Je te recause bientôt, mais de quelque chose, cette fois-ci.

* Post-scriptum pour mes lecteurs outre-Québec:

Eh oui, de l’écrapou: l’expression que j’aime bien par ailleurs réfère à la nouvelle, de la petite à la grande, qui comporte une dimension scabreuse, voire scatologique, et qui implique généralement une personne écrasée eu tout ou en partie, idéalement avec un ou des morts. On se contenterait peut-être de blessés avec hémoglobine. Merci, Rock et Belles oreilles, pour ce néologisme!

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