I’m so sorry

19h30, je m’installe devant la télé, direction CNN. J’avais envie, que veux-tu, je suis un peu maso parfois, de tâter de la politique américaine, question de me dégouter plus encore de mon grand ami orange et du zoo des incompétents qu’il a encagés dans des postes parmi les plus stratégiques de son administration. Cette fois-ci, j’avais une excuse pour cette déplaisante digression: on avait annoncé un discours à la Nation qu’on disait déjà historique, du moins sur l’inénarrable Truth Social. L’Hocus Potus avait des choses à nous dire…

Après le blabla habituel des spéculations et des savantes analyses sur tel ou tel scénario, du loufoque à l’apocalyptique, les commentateurs disparaissent et bientôt, on peut admirer notre président favori, seul, derrière son bureau. Tiens, pas de calotte! Hmmm, ça sent le sérieux. Une autre guerre? Un autre tarif? Carney détenu à Mara Lago pour outrage au Nouveau Désordre Mondial? Je me cale dans mon divan, je prend une gorgée de vin rouge, un excellent espagnol, le Quinta del ’67, je te le conseille vivement, et je m’attelle pour le pire.

Je traduis…

Américains, américaines, je m’adresse d’abord à vous parce que c’est à vous que je dois l’immense privilège que j’ai eu de présider ce grand pays qui est avant tout le vôtre. Je vous avais promis un certain nombre de choses, vous vous en souvenez certainement; je prétendais que ces choses auraient redonné à l’Amérique sa grandeur.

Et vous m’avez cru.

La caméra cadre serré le président, mais on devine quand même une présence hors champ. Le président baisse la tête, ses cheveux épars, nageant entre le blanc et l’orange, laissant paraître le rose de son crâne. On comprend, chose inhabituelle pour notre Grand Gourou favori, qu’il lit un texte. La tête se relève, à demi seulement; Trump poursuit:

Comme vous le savez, je me suis entouré pour ce mandat de personnes qui souhaitaient me suivre aveuglément dans la voie que je vous avais décrite. Elles occupent aujourd’hui les postes les plus importants au sein de l’administration publique: Vance, Hegseth, Rubio, Patel, Radcliffe et tous les autres.

Le président interrompt sa lecture et tourne sa tête vers l’arrière. Du peu qu’on ait pu voir avant que la diffusion ne soit interrompue, laissant place à l’image fixe du logo du Bureau de la Présidence américaine, Trump semblait vouloir s’adresser à une personne debout derrière lui. Trente longues secondes s’écoulent dans un silence radio complet, avant le retour du président à l’écran. Même cadrage serré. Trump, maintenant visiblement nerveux, poursuit, d’une voix presqu’éteinte:

Aujourd’hui sera la dernière journée de cette administration. Tous les membres clés de mon équipe rapprochée ont déja offert leur démission. Ce sera bientôt à moi de le faire, mais avant, je dois faire une dernière déclaration à la population. Alors voilà: les américains ont été bernés: je vous ai promis une Amérique forte, libre et respectée de par le monde, mais le gouvernement que j’ai dirigé n’a agi que pour son intérêt propre, de même que pour le bénéfice de quelques grandes fortunes américaines, dont celle de ma famille et des mes collaborateurs, mais aussi pour des intérêts russes, israéliens et saoudiens qui ont monnayé leur influence sur la Maison Blanche en finançant mon élection.

Une main immense se pose sur l’épaule droite du président, qui continue.

I’m so sorry, tout cela est vrai. Aussi, je cède dès cet instant le pouvoir dévolu par la constitution au Bureau de la Présidence à…

Très brièvement, on aperçoit Trump que se lève brusquement, puis retour du logo, pour un autre interminable silence. La diffusion reprendra éventuellement, la caméra cadrant maintenant une table de travail, vue de face, derrière laquelle sont assises six personnes, quelques-unes en habit militaire, d’autres en costume et cravate. Ils encadrent une septième personne, une femme qu’on reconnait immédiatement et qui prendra bientôt la parole.

Américaines, américains bonsoir. J’ai été choisie pour vous livrer ce bref message. Depuis plusieurs mois, des représentants, républicains et démocrates, du Sénat et du Congrès américain se sont joints à un groupe d’enquêteurs du FBI et de la CIA, avec la collaboration de services secrets de quelques états membres de l’ONU, dont le Canada, pour mettre en place une cellule secrète, dont les objectifs étaient les suivants: d’abord, faire la preuve hors de tout doute que l’administration Trump œuvrait sciemment à l’encontre des intérêts de la population américaine, dans le mépris des règles constitutionnelles et des règles de droit international. Ensuite, cette cellule devait identifier les voies par lesquelles l’administration Trump pouvait être destituée, avec le moins de risques possibles pour la population américaine et pour l’ordre mondial. Enfin, elle devait procéder à cette destitution, mettre en place les mécanismes qui permettraient de juger avec impartialité les traîtres à la nation et les criminels contre l’humanité qui auront été identifiés au terme de cette enquête, de même que constituer le plus rapidement possible un gouvernement multipartite d’urgence.

La voix de Louise Arbour cède la place à une seconde, masculine cette fois, qui poursuit:

Outre la prise en charge des affaires courantes, ce gouvernement aura, dans son mandat d’une durée maximale de deux années, les responsabilités suivantes

  • intégrer à la Constitution les remparts nécessaires au renforcement de la démocratie américaine, telle qu’elle avait été définie par les Pères fondateurs: une démocratie inclusive comportant une préoccupation pour la paix entre les peuples; une démocratie soucieuse du bien-être de tous et, surtout, une démocratie imperméable au pouvoir de l’argent;
  • dans un deuxième temps, ce gouvernement devra poser les gestes requis pour que l’Amérique redevienne un partenaire fiable et respecté de la communauté internationale et de ses institutions;
  • Enfin, il devra tracer les étapes devant mener à un gouvernement qui sera élu démocratiquement par la population américaine, selon le principe de l’égalité absolue des voix.

La caméra quitte Bernie Sanders, pour cadrer de près une troisième personne, qui prend le relais.

Sachez donc que, dès cet instant, le gouvernement Trump a été renversé.

Soyez assurés qu’aucune goutte de sans n’a été versée jusqu’à maintenant. Cependant, nous savons bien que plusieurs personnes au sein de la population américaine ont cru en Trump et ont espéré qu’à travers sa gouverne, l’Amérique retrouverait, tel qu‘il le prétendait, sa grandeur d’antan. Nous sommes ainsi conscients des risques liés aux gestes que nous avons posés. Nous nous souvenons, très bien, du 6 janvier 2021, tous comme la vaste majorité des membres du Congrès et du Sénat, que nous remercions d’avoir permis cette initiative sans précédent dans l’histoire des États-Unis d’Amérique. Aussi, nous déclarons maintenant la loi martiale..

Même si Barack Obama n’a rien perdu de sa superbe malgré ses cheveux blancs, je n’écoutais plus, tant j’étais abasourdi par ce que je venais d’entendre et de voir. Marie, je crie…

Ma douce moitié m’interpelle: Voyons, Daniel, réveille-toi!

J’ouvre les yeux, je constate m’être assoupi en écoutant les Guignols de TVA Sports pérorer sur le match à venir… et je réalise que tout cela n’était qu’un rêve. Un cauchemar? Non, enfin peut-être, je ne sais trop. Par contre, je suis absolument certain d’une chose: il faut que j’arrête de manger de la pizza avec de la poutine!

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