Écouter les lycéens

J’aime bien nos cousins français. Pas toi? Je sais, ils parlent beaucoup, ils triturent tant le verbe que la subordonnée, ça use l’oreille, vraiment; en plus, ils chialent tout le temps. Je précise, pour mes lecteurs outre-Atlantique, car j’en ai peut-être bien quelques-uns que je salue au passage, que chialer réfère ici au sens québécois, à savoir récriminer, se plaindre bruyamment. Dans mon peut-être-bientôt pays-qui-se-souvient, on fait davantage des révolutions que les journalistes disent tranquilles, nos printemps érables se font quasiment main dans la main et nos blocus autochtones se gèrent à grands coups de communiqués de presse. Alors, oui, je reconnais que le Français type est fort en gueule; nonobstant, je ne le maudis point, comme tu peux parfois le faire en écoutant TV5.

En outre, chialer, c’est d’abord exprimer un ras-le-bol. C’est dire haut et fort ce qui ne devrait pas être tu, avec la ferme intention d’être non seulement entendu, mais compris. En ce sens, chialer est une nécessité. Du moins, dénoncer fortement des situations inacceptables est une posture nécessaire qu’il faut saluer. Alors tu vois, cher lecteur, il y a du bon chez nos chers maudits franças!

Du coup, y’a maintenant ces gosses lycéens francos qui foutent la merde…

Ben oui, tu vois, encore des hexagonaux qui prennent la rue pour dénoncer les situations intenables qui prolifèrent au sein de l’Éducation Nationale, et, de surcroît, ces profs qui les appuient et qui prennent la rue pour ajouter leur voix aux récriminations étudiantes! Bien sûr, il y a la casse, puis la répression policière, et tout ça ne génère que de la merde médiatisée, mais, bon, il faut admettre la légitimité fondamentale du mouvement. Il faut écouter cette colère et, surtout, il faudra bien que le gouvernement français inscrive un jour parmi ses priorités absolues une rénovation en profondeur des failles que cette colère dénonce.

Sur le fond, la grogne des lycéens français nous enseigne l’importance de services publics pleinement fonctionnels offrant des conditions optimales pour l’éducation du peuple, de même que pour ce qui concerne sa santé et la réponse à ses besoins de base. Nous devrions tous prendre la parole sans retenue lorsqu’il est question de ces enjeux fondamentaux. Aussi, je t’invite, cher lecteur, à porter un regard attentif sur nos nouveaux élus québécois, dont une large part a exprimé sa volonté de mettre la hache, d’une manière ou d’une autre, dans l’appareil gouvernemental. Je te rappellerai que nos écoles ne sont déjà pas top shape, ici même en ce Pourtant-Nouveau-Monde, pas plus que nos hôpitaux, nos services aux citoyens les plus démunis ou encore nos infrastructures essentielles.

Nous qui réfléchirons prochainement à l’éducation dans le cadre d’états généraux, du moins paraît-il si on se fie aux promesses électorales des deux principaux partis maintenant à l’Assemblée Nationale, écoutons aussi les lycéens français. Nous aurons alors l’occasion de détourner nos regards des élucubrations produites dans les hautes sphères de la pédagogie universitante à grands coups de postulats post-néo-constructivistes, pour prendre davantage en compte dans notre réflexion des éléments plus essentiels aux services d’enseignement, nommément des profs compétents devant des élèves qui n’ont pas faim et qui sont logés dans des locaux minimalement confortables, qui disposent d’équipements qui fonctionnent, incluant des bibliothèques bien garnies et accessibles à tous et, enfin, des services spécialisés visant à répondre aux besoins de tous les élèves qu’on dit particuliers.

Tu trouves que tout est parfait de ce côté dans les écoles de notre cher Québec? Bah, je te laisse répondre.

Alors voilà, écoutons les lycéens français et surtout n’oublions pas, cher ami lecteur, que la faillite des États à produire pour ses citoyens des conditions de vie en adéquation avec leurs besoins essentiels est, du moins c’est ce que je prétends, la principale cause des dérives autoritaires tant à droite qu’à gauche qu’on observe pas mal partout dans le monde. Du déclin des infrastructures découle ainsi le déclin des idées.

Alors voilà. Je te retrouverai bientôt, sois sans crainte, tant il y a à dire et à faire en ce bas monde. D’ici là, nous fêterons bientôt l’Action de Grâce, Dieu même sait-il pourquoi. À tous le moins, nous remercierons ensemble le Ciel de ne pas être nés dindons.

P.S.

Au Canada, c’est 2,7 millions de dindes qui sacrifieront leur vie pour l’occasion, selon la tradition essentiellement américaine que nous avons absorbée, intégration des marchés oblige. Clin d’oeil à Rose-Aimée Automne T. Morin pour la réflexion à ce sujet.

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